Langue et identité au Québec

Réflexions de Marc Gendron, écrivain.

L’histoire du Québec ? Moult paysans et pêcheurs hexagonaux sont venus s’y établir au XVIIe siècle, attirés par les bancs de morue, les aurores boréales, les blizzards et les squaws. Nous étions ipso facto une colonie française peuplée de bûcherons défrichant leurs quelques arpents de neige quand ils n’étaient pas penchés sur leur mancheron. Puis en 1763 les lumières du traité de Paris ont fait de nous une colonie britannique remplie de chevreuils bramant leur appartenance au Commonwealth, my dear. Qu’à cela ne tienne, ce n’était pas notre cup of tea et nous avons couci-couça continué notre petit bonhomme de chemin, jusqu’à ce que les Anglophones à force de vadrouiller nous surpassassent en nombre, et donc en sagesse, en capital et en vocabulaire.
Face à nos maitres ès art of british living, nous avons appris à courber l’échine en priant avec les curés dans leur jus bénit et en nous tournant la langue sept fois dans la gueule, ce qui a fini par nous donner des chars allégoriques et une musique du nouveau monde plus swing que menuet grégorien. En 1977, la loi 101 a fait du français la langue officielle de la plus que belle province. Nous voilà donc émus et promus, avec les Canadiens du Manitoba, les Cajuns de Louisiane et les Acadiens du Nouveau-Brunswick comme les seuls défenseurs des tournures de la langue moliéro-proustienne sur les vastes continents nord- et sud-américain infestés de moustiques insomniaques et de hell’s angels narcotrafiquants dopés au sirop d’érable.
Mon lien avec le français est ambigu et amphigourique. Cette langue cartésienne et mienne me semble mal adaptée pour explorer les infinis espaces québéco-américains dont les chuintements me laissent coi ou narquois et je ne vois pas en quoi elle serait supérieure à quelque autre que ce soit. Mais c’est le seul idiome que je maîtrise assez bien pour mécréer et je m’en sers à des fins plutôt ludiques, avec un semblant de détachement et sans trop de respect, ce que les Pantagruel des cités traduisent par ne pas se prendre la caboche à pleines mains. Et puis je me justifie en invoquant Joyce l’incandescent au pied agile, qui lui aussi entretenait une relation d’amour-haine avec son patois maternel venu du fin fond de la blonde et brumeuse Germanie.
Inspiré par le mutisme campagnard et par la mutation des saisons voyant défiler huards et hirondelles, l’enfant que je fus était intrigué par les variantes de l’anglais texan et oxfordien. M’y étant frotté dès l’âge primaire, je me suis plus tard rendu compte qu’on pouvait y exprimer cum grano salis à peu près la même chose qu’en français… et nous voilà engagés dans le sempiternel débat sur la langue comme vision du monde et par ici les stradivarius et les lassos en chanvre synthétique.
Intéressante question qui de fil en aiguille nous mène en bateau jusqu’à la reconnaissance du fait qu’une langue ne cache guère d’autres secrets métaphysiques que ceux que l’esprit veut bien y voir sur le coup de minuit quand la paupière se fait lourde sur le parvis de la nuit.
Toutes les langues que mon oreille pouvait capter continuaient cependant à me sonner chaque jour les cloches pendant les heures chiennes ou zouloues s’écoulant au vu et au su du soleil cou coupé. Comment une personne à mon image et ressem- blance pouvait-elle trouver un sens dans un flot de mots charabio-tarabiscotés ? Je me suis alors mis à l’allemand sous toutes les coutures. Même sentiment de déjà entendu dans la caverne platonicienne : cette langue dit le monde avec les moyens du bord piqués des vers comme ceux de l’impur français. Couacs il y a mais pas de quoi en faire une choucroute, quoi qu’en disent Schlegel, les frères Grimm et autres tenanciers du romantisme à tout crin. Quant au chinois, je m’informerai auprès de mon didi sinologue…
Les Inuits et les Amérindiens, depuis le te deum de leurs conquérants chrétiens, jouissent a mari usque ad mare d’un statut pas marrant. Les Blancs fédéraux ont enfermé les Amérindiens dans des réserves et au Québec ils ne sont donc pas soumis à la loi 101… ni en guise de consolation à la législation fiscale. Beaucoup mettent malgré tout un point d’honneur à apprendre le français et que grâce leur soit rendue à tire-larigot. Quant aux communautés inuit, les plus malins inscrivent la moitié de leurs enfants à l’école française et l’autre moitié à l’école anglaise ; ils ont ainsi droit à une double subvention récompensant leur attachement à la langue de Kamouraska et à la lingua franca parlée dans les territoires et autres provinces (pas encore vaincues) du Haut-Canada.

DLF Bruxelles-Europe – Diversité linguistique et langue française – Table ronde du 3 décembre 2013, Bruxelles

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