Parlez-vous grec ?

Article paru dans la revue DLF n°257, dans la rubrique Les langues de l’Europe

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DLF Bruxelles-Europe-Claire-Goyer organisait le 26 mai une conférence-débat, « Quelle(s) langue(s) parle-t-on dans les institutions européennes ? », KIKOZENKOI ? ¹

 

 

Aucun rapport avec le grec ou la Grèce. Et pourtant si, peut-être. Tous les intervenants en furent d’accord, le tout-anglais dans les institutions européennes est une catastrophe tant culturelle et linguistique qu’économique et sociale.

Quoi qu’on pense de la crise grecque qui menace aujourd’hui l’Europe dont les pères fondateurs avaient rêvé, un constat s’impose : on assiste à une gestion de cette crise dans une pure logique économique, sans états d’âme, sans élans, sans vision à long terme de ce que sera l’Europe de demain.

Les avertissements des intervenants de ce débat, tous au coeur des institutions européennes, trouvent alors un écho dans l’actualité de l’été 2015 : on ne parle plus sa propre langue dans les institutions, on parle un jargon qui homogénéise et banalise la pensée, dit José Bové ; une langue qui devient de bois quand bien même ce n’est pas la volonté du locuteur car on ne parle plus la langue maternelle, celle qui permet d’exprimer toutes les nuances et les émotions, laisse la passion ou la colère affleurer, révèle le fond de la pensée.
Les élus, les fonctionnaires européens emploient, sous prétexte de facilité de communication, un langage appauvri qui aboutit à une standardisation technicienne et rend impossible d’avoir une pensée complexe.

Cette standardisation entraîne le droit communautaire vers une affirmation de plus en plus présente du droit anglo-saxon, une architecture singulière qui s’éloigne du modèle du droit romain. Avec l’hégémonie de la langue anglaise, l’Europe et les Européens ont en prime l’hégémonie d’une vision anglo-saxonne de l’Europe et du monde, d’un ordre européen différent de celui de l’Europe des Droits fondamentaux.

Alors l’avenir de la Grèce serait-il victime (entre autres choses) d’un mode de pensée tout-anglais et tout-technocrate anglo-saxon, au détriment d’approches influencées par la langue et l’esprit des Lumières, par d’autres langues et d’autres conceptions du monde ?
Des décisions vitales pour l’Europe telles les discussions sur les accords de libre-échange, en particulier celle qui a lieu entre les États- Unis et l’Union européenne dépendent-elles de l’emploi d’une langue plutôt que d’une autre ?

Miguel Angel Martinez, longtemps député européen et vice-président du Parlement européen chargé du multiliguisme, soulignait cette dérive du tout-anglais qui fait de l’Europe une colonie des États-Unis.

Bref, renoncer au multilinguisme, d’éminents acteurs de la vie des institutions européennes le disent, c’est renoncer à l’idée européenne.
Lors de cette conférence-débat, on ne pouvait qu’être frappé par une contradiction. Pas une voix discordante ne s’est fait entendre, si ce n’était pour exprimer un pessimisme quant à l’avenir du multilinguisme dans les institutions – non pour en nier la nécessité.

Participants et intervenants, tous affirment que la langue est un véhicule de valeurs et d’identité avec des incidences politiques, économiques, diplomatiques, culturelles. Chacun est convaincu de l’importance du multilinguisme et des enjeux essentiels qu’il représente, tous sont inquiets et déplorent l’uniformisation de la pensée, avatar de celle de la langue.

Et malgré la conviction de hauts responsables, d’élus, d’intellectuels en faveur du multilinguisme, le tout-anglais poursuit son chemin. En quinze ans, le français et le multilinguisme ont reculé partout dans les institutions ; les réunions de travail se font en anglais, les courriers et courriels en anglais…
Qu’attend-on pour appliquer les traités avec plus de rigueur, pour revenir à des institutions littéralement (et linguistiquement) européennes ?

On peut (se) dire que si l’anglais gagne, c’est qu’il est « meilleur ». Que c’est une langue plus véhiculaire que les autres, plus facile à maîtriser pour le plus grand nombre, ou tout autre excellente mauvaise raison… elles sont fausses.
Mais quand bien même elles ne le seraient pas, de bonnes raisons ne changeraient rien à l’essentiel : une langue dominante, c’est une culture et un système de pensée dominants. À l’heure où l’Europe désenchante ses citoyens, on peut aussi (se) dire qu’un système de pensée uniquement anglo-saxon ne convient pas à une Europe unie dans la diversité.

« Ce n’est pas en ignorant leurs langues qu’on rapprochera les citoyens de l’Union. »

Véronique Likforman

¹ Avec les députés européens Élisabeth Morin-Chartier et José Bové ; Chloé Dessaint, chargée du dossier Multilinguisme, Éducation et Culture – Commission européenne, au cabinet de Pierre Moscovici ; Delphine Bourgeois, échevin à Ixelles, chargé de l’Europe ; Miguel Angel Martinez, ex-vice-président du Parlement européen, chargé du multi-linguisme; Olga Cosmidou, ex-directeur général de l’interprétation et des conférences au Parlement européen.
² Les phrases en italique expriment ou résument trop l’avis de tous les intervenants pour citer chaque fois l’auteur.

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