« Reprenez donc du sauret ! » Délices de la langue française en Belgique

Article paru dans la revue DLF N° 258, dans la rubrique Les langues de l’Europe.

Liège Congrès 1905

 

C’était à Liège, faubourg de la langue française, dans les jardins de la Belgique. Nous sommes en 1905, et l’on prend le chemin de fer jusqu’à la capitale de la Wallonie pour participer du 10 au 13 septembre au « Congrès pour l’extension et la culture de la langue française ».¹

 

 

 

Jules Ferrer, professeur à l’athénée royal de Verviers, rappelle que la moitié de la Belgique est wallonne et parle, outre le français, des patois romans, résultats de la double invasion des Francs saliens et ripuaires : les mots d’origine germanique nous font constater qu’il y a une lisière linguistique où les langues se compénétrèrent (sic), voisinant dans une fraternité d’usage et d’emprunts dont on n’a plus d’idée aujourd’hui. Rien n’interdit l’hypothèse d’une longue période de bilinguisme, « sans patriotisme ni sentimentalité ». La langue française est une soeur aînée qui doit protéger ses soeurs cadettes, timides Cendrillon qui n’ont pas osé revêtir la robe de bal et les souliers blancs, bien qu’elles aient des grâces cachées et des naïvetés charmantes.

La littérature française en Belgique, affirme Hubert Krains, le conférencier suivant, traite avec talent de sujets dramatiques, mais le plus souvent, c’est le franc rire gaulois qui claironne au-dessus de ses histoires. Ces idylles émouvantes se placent de préférence dans les fermes condruziennes carrées et massives comme des châteaux forts, dans un style qui flâne, murmure et cascade tel un clair ruisselet. C’est là qu’apparaissent dans la langue française ces fées et ces héros qui sont les âmes immortelles de nos vieux châteaux légendaires, avec la grâce de nos collines, la mélancolie de nos plaines et la douceur de notre ciel… Mais si une grande oeuvre de décentralisation s’opère dans la littérature française, la province ne peut l’emporter sur la ville, ni, sans faire de chauvinisme, la Belgique sur la France : revenir au sol natal, c’est revenir à la nature et à la vie. Ce à quoi une phalange d’écrivains débutants, Van de Putte, Toisoul, Cornet, Delattre, Doumont, et une dizaine d’autres rétorquent que plus une littérature s’alimente à des régions diverses et plus elle a de chances de se renouveler et de prospérer. Le docteur en philosophie F. Mallieux, avocat à la cour d’appel de Liège, rappelle que les mots sont des papillons dont les ailes sont chargées de couleurs plus vives et plus variées suivant les climats, ou encore des carrefours, croisements de routes plus ou moins nombreuses. En abandonnant la pureté de sa langue, l’esprit français n’a rien perdu de sa généreuse souplesse ni de ses facultés généralisatrices.

Existe-t-il un « parler belge » et que faut-il entendre par là ?, s’interroge Gustave Cohen, lecteur à l’université de Leipzig. Il veut amuser la galerie avec un tonitruant « vous êtes belge, pour une fois, savez-vous ! », qui ne fait rire que les Parisiens. Et se moque d’eux en citant Musset, qui fait dire à Valentin, dans Il ne faut jurer de rien, acte III, scène 3 : « Ce billet doux que je viens de recevoir n’est pas si niais, savez-vous ? » Mais oui, en Belgique, il y a un idiome spécial pourvu d’une phonétique, d’un vocabulaire, d’une morphologie et d’une syntaxe que l’on ne trouve pas en France, même en province, précise-t-il. Ces belgicismes, ou belgismes, ou wallonismes, ou flandricismes prouvent que cet idiome est bien vivant, puisqu’il créé des mots nouveaux, assimile des éléments étrangers, se développe et se perpétue. Il drache pour « il pleut à torrents », il fait cru pour « il fait froid », à c’t’heure pour « maintenant », en mangeant du sauret, du « hareng saur ».

Seize conférenciers se succédèrent durant les trois jours de ce Congrès. Pour tous, l’extension de la langue française était liée à celle de sa culture : « La langue, élément essentiel de toute activité dans la vie internationale, facteur essentiel de l’idéal démocratique et nouveau de la civilisation contemporaine, dont la tranquillité présente nous préservera à jamais d’une nouvelle guerre. » Oui, nous sommes en 1905. Tout va bien. Un siècle de paix devant nous, reprenez donc du sauret.
Comment se dire adieu, la bouche pleine ?

Ambroise Perrin.

¹ Larges extraits de ces conférences de Liège 1905 sur le site.

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