Brexit : exit globish ?

Tomorrow Never Knows

brexit
Passé la surprise et le choc – qui croyait au Brexit ! – il faut maintenant se demander ce qui changera dans et pour l’Union européenne. Non pas économiquement, socialement ou politiquement, ce n’est pas là le champ d’action de DLF Bruxelles-Europe, encore que tout soit lié ; mais en ce qui concerne la linguistique, et par conséquent la culture et l’idéologie, qu’en est-il ?

Dans un premier temps, rien ne changera, probablement. Que l’anglais ne soit plus langue officielle, ou le reste avec le gaélique et le maltais, ce n’est pas encore très clair : au fil des interrogations, des déclarations, des coups de colère et de rejet, ou des questions plus pragmatiques (l’anglais sert de langue relais pour la plupart des derniers arrivants dans l’UE : modifier cet état de fait demandera du temps… et de l’argent), les annonces plus ou moins officielles sur le sujet varient. Il restera de toute façon pour longtemps l’une des langues « pivots»¹.
Et il restera la langue internationale des échanges – pour longtemps aussi.

Si nous n’avons rien contre l’anglais, et encore moins (si on peut dire) contre les Britanniques et le Royaume-Uni, nous avons tout contre la lingua franca que beaucoup pratiquent, croyant parler anglais : le globish n’est pas une langue, c’est un moyen de communication pauvre et approximatif.
Tout a été dit sur ses méfaits, depuis l’indigence des idées et de la pensée qui va avec cette pauvreté de langage, à l’hégémonie d’une vision du monde anglo-saxonne qui ne correspond pas aux valeurs initiales de l’UE, en passant par l’éloignement des citoyens européens d’élus et de fonctionnaires qu’ils ne comprennent pas, littéralement.

L’avenir sera-t-il au « tout-à-l’anglais » ? C’est faire une courte et sommaire analyse de la situation que de réclamer dès à présent la sortie de l’anglais en même temps que celle des Anglais ; cependant on peut préparer cet avenir : l’Europe a basculé dans le globish en un temps relativement court, elle peut en sortir.

Il en sera comme souvent : ce ne seront pas les annonces officielles qui modifieront les habitudes, mais les habitués eux-mêmes : se contenter de dire, comme on l’entend si souvent, il est trop tard, l’anglais (ou sa version simplifié) est incontournable, le pli est pris, n’apporte rien. Peut-être est-ce vrai ; peut-être aussi peut-on essayer de défroisser ce pli, repasser à nos langues respectives, et voir ce qui se passe : pour plus de 60 % de citoyens européens ne comprenant pas ou mal l’anglais, ce devrait être une amélioration.

En ce qui concerne l’Europe, ce qui est inévitable en tout cas à moyen terme, sauf à décider qu’on tient à l’anglais par-dessus tout, c’est moins d’anglais. On peut supposer que dans le climat actuel, nos dirigeants et nos élus se feront un devoir de montrer l’exemple et feront « l‘effort » de ne plus s’écrire, entre locuteurs de même langue, dans un anglais fautif, ou de s’adresser à leurs homologues étrangers dans leur propre langue. Ils disposent de services de traduction, si nécessaire.²
Reste à voir si ce sera une posture opportuniste, vite abandonnée pour un retour à la panade linguistique, ou s’ils saisiront l’opportunité du Brexit pour revenir aux langues de l’Europe, et avec elles à la diversité et à l’écoute des Européens.

Quant à l’obligation de l’anglais à l’international, rien n’est irréversible. Certes, on l’imagine mal être détrôné : si aux États-Unis l’espagnol pourrait selon des études sérieuses compter plus de locuteurs que l’anglais d’ici 2050, si le français est la seconde langue internationale avec 274 millions de locuteurs, et a l’avantage d’être parlé dans de nombreux pays sur les cinq continents (source OIF), l’anglais, adopté par l’Asie comme langue d’échanges internationaux, ne sera pas remplacé de sitôt.³

Souvenons-nous pourtant que le français, à l’étranger et dans toute la Francophonie sinon en France, reste encore la langue des Lumières, des Droits de l’homme, d’une certaine idée de la culture. À l’heure où hélas pour nos amis britanniques, et pour l’Europe peut-être, le repli et la méfiance l’ont emporté au Royaume-Uni, si nous écoutions La Fontaine : Quand le malheur ne serait bon / Qu’à mettre un sot à la raison, / Toujours serait-ce à juste cause/ Qu’on le dit bon à quelque chose… et transformions un échec en occasion de réaffirmer ces valeurs, de les exporter davantage plutôt que fermer des écoles françaises à l’étranger, ou vendre les Instituts français ?
Ce n’est pas le fait qu’une langue soit parlée qui fait rayonner sa culture, c’est le rayonnement de sa culture qui incite à la parler. Rayonnons !

Véronique Likforman

[1] Les traductions se font par exemple vers l’anglais, puis de l’anglais vers d’autres langues. Article sur les langues pivots prochainement sur le site.
[2] Et le citoyen lambda qui doit se débrouiller seul ? Help ?! Pourtant une solution existe, au moins pour une partie des langues de l’Europe : l’intercompréhension.
[3] Le chinois ou plutôt le mandarin est parlé par 715 millions de Chinois (plus de 1,3 milliard pour l’ensemble des langues chinoises), cependant il n’est parlé qu’en Chine : les idéogrammes – des milliers à apprendre pour seulement savoir lire – en font une improbable langue internationale.

Et aussi