La délicate question du projet de ratification de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires.

Contribution de François Nizery, romancier, essayiste, poète et peintre ; et adhérent de DLF Bruxelles-Europe.

2014-09-23 François Nizery ph ap
La question est délicate car on ne peut pas la trancher en se contentant de prendre position pour ou contre, à la lumière notamment du message un peu abrupt que DLF essaie de faire passer sur ce projet de ratification, lorsqu’elle reproche à la Charte des langues régionales et minoritaires de mettre en danger l’usage du français en tant que langue nationale. C’est à l’évidence plus qu’exagéré.
En témoigne l’article unique de la Loi constitutionnelle adoptée par l’Assemblée nationale qui stipule que le principe général de la Charte (figurant notamment dans les articles 7, 9 et 10) ne va pas à l’encontre de l’article 2 de la Constitution qui impose l’usage du français aux personnes morales de droit public et aux usagers dans leurs relations avec les administrations et services publics.
Dans la Charte elle-même, , il y a un « considérant » extrêmement important qui rappelle que « la protection et l’encouragement des langues régionales et minoritaires ne devraient pas se faire au détriment des langues officielles et de la nécessité de les apprendre. »
Pour autant, désapprouver la prise de position de DLF ne signifie pas trancher dans l’autre sens sans réfléchir. La question essentielle qui se pose pour les langues dites régionales (et pour toutes les langues en général), c’est leur rapport avec l’identité. Il faut le dire haut et fort: parler une langue, ce n’est pas affirmer une identité, c’est s’imprégner d’un mode de pensée, d’une vision culturelle qu’on ne peut pas enfermer dans un cercle, un territoire entouré de frontières à défendre.
De ce point de vue, il faut impérativement veiller, dans l’application de cette Charte, à ce que la promotion de l’usage des langues régionales ou minoritaires ne dérivent pas vers de telles aberrations « communautaristes » qui ont vite fait de s’imposer si l’on n’y prend garde. La diversité linguistique que défend DLF Bruxelles Europe, c’est d’abord et avant tout la richesse de chaque langue et les apports internes et externes dont elle se nourrit.
En Bretagne, des « Bretonnants » ont voulu fabriquer artificiellement un breton unique permettant de délimiter, tout en l’étendant le plus possible, le « territoire » breton. Ils n’ont pas pu (dommage pour eux!) assimiler le gallo, mais cette « celtomania » à la bretonne est évidemment une aberration, car, outre que la « celtitude » n’est pas l’unique source culturelle de la Bretagne (on oublie tout ce qui l’a précédée et suivie), la langue bretonne elle-même est diverse et ses variétés mériteraient d’être mises en lumière (le vannetais, par exemple, très différent dans l’écriture, le vocabulaire et la prononciation) plutôt qu’oubliées pour mieux affirmer, stupidement, l’identité bretonne.
Chaque langue a son histoire, sa diversité interne, ses accents différents (aujourd’hui hélas, les accents s’effacent, alors qu’ils font eux aussi partie du patrimoine linguistique et de sa diversité). Tout cela n’a rien à voir avec une identité territoriale. J’aime la richesse arabisante du vocabulaire français telle qu’Alain Rey l’a valorisée dans son livre récent « Le Voyage des Mots ». Nous sommes tous, chacun de nous, même individuellement, le produit d’une mixité qui nous cimente, chacun différemment. Chaque locuteur d’une langue a sa propre manière de la « goûter ».
Pourquoi Kundera disait-il que Chamoiseau écrivait en « chamoisien »?

 

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