L’intercompréhension, qu’est-ce que c’est ?

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(carte OIF)

L’intercompréhension, qu’est-ce que c’est ?

Entre locuteurs de langues d’une même famille, par exemple les langues romanes, ou les langues slaves, ou les langues germaniques, chacun parle sa propre langue et comprend celle de l’autre.

Tous, nous pratiquons plus ou moins l’intercompréhension ; quand c’est nécessaire, nous mettons en place des stratégies pour comprendre un minimum, en nous servant du contexte. Quelques heures suffisent pour observer les nombreuses similitudes entre langues d’une même famille, similitudes qui ne se limitent pas aux mots de même origine.

Nul besoin d’être linguiste ou grammairien, ni de parler déjà une ou d’autres langues. Être bon lecteur facilite la compréhension – comme dans la langue maternelle ! – mais chacun adoptera et adaptera les méthodes qui lui conviennent ; l’intercompréhension fonctionne parfaitement à l’oral, même s’il est plus simple pour la plupart de commencer par l’écrit. 

 

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Une Europe de polyglottes n’est pas une Europe de personnes qui parlent couramment beaucoup de langues mais, dans la meilleure des hypothèses, de personnes qui peuvent se rencontrer en parlant chacune sa propre langue et en comprenant celle de l’autre, mais qui, ne sachant pourtant pas parler celle-ci de façon courante, en la comprenant, même péniblement, comprendraient le « génie », l’univers culturel que chacun exprime en parlant la langue de ses ancêtres et de sa tradition. Umberto Eco

 

Comment s’initier à l’intercompréhension.

Facilement : le plus difficile est de modifier notre approche, et de remettre en cause les méthodes traditionnelles d’apprentissage des langues, qui préconisent un cloisonnement des langues et des compétences linguistiques (Pierre Janin) :
– Le terme consacré « parler une  langue » n’exprime qu’une seule des compétences comprendre / s’exprimer écrit / oral – et sous-entend que c’est la plus importante, de façon arbitraire.
– Ces compétences comprendre l’écrit – l’oral / s’exprimer à l’écrit – à loral ne sont pas indissociables.
Comprendre et traduire sont deux activités distinctes ; on peut comprendre un texte, écrit dans une langue étrangère, qu’on serait bien en peine de traduire correctement – de même qu’on peut lire, comprendre un texte écrit dans notre langue maternelle, sans pour autant être tous capables de le récrire sous une autre forme.
La traduction, comme l’écriture, est un exercice ardu ! Comprendre est beaucoup plus facile.

Avec l’IC, chacun progresse à son rythme, en fonction de ses objectifs ; commencer par lire des articles de journaux est une bonne façon de débuter, mais tout texte concernant un domaine professionnel ou autre conviendra.
On peut choisir de se servir des ressources en ligne pour progresser plus vite, chercher ce qu’on ne comprend pas ; ou préférer lire le plus possible en acceptant de ne pas tout comprendre – parfois très peu ! – au début : comme devant un mot inconnu dans leur propre langue, certains cherchent dans le dictionnaire, d’autres continuent la lecture, selon ce qui leur réussit le mieux.

En se concentrant sur ce que l’on comprend, on saisira l’essentiel. Avec de l’entraînement, et quelques connaissances de syntaxe et de grammaire vite acquises en comparaison du temps nécessaire pour un apprentissage traditionnel, les progrès sont spectaculaires.

À l’oral, ce sera sans doute plus difficile  pour beaucoup ; pourtant le principe est le même : regarder des films en VO non sous-titrés, s’entraîner en profitant des multiples possibilités qu’offre internet (y compris ralentir, arrêter, réécouter… )

Pour résumer :
Il ne s’agit pas d’apprendre une langue, mais de comprendre une langue.
Pour débuter, choisir des textes, des articles sur des sujets familiers, et se demander ce qui est compris.
Se servir avant tout de ses propres habitudes de lecteur, de ses connaissances, capacités ; éventuellement des ressources citées plus bas.
Pour essayer :  exemples


Les avantages de l’intercompréhension.

Quel que soit le but recherché, les chiffres sont éloquents : on estime à plus ou moins 10 000 heures le temps d’apprentissage classique d’une langue pour atteindre un bon niveau, de trente à cinquante heures le temps nécessaire pour acquérir les compétences d’intercompréhension, sachant que ces compétences vont servir pour les autres langues d’une même famille.
Comprendre des textes en version originale dans plusieurs langues, c’est déjà bien au-delà des ambitions de la plupart d’entre nous… Mais si on veut aller plus loin, l’acquis de la compétence compréhension permettra d’avancer plus vite dans l’apprentissage de la langue.

L’étude traditionnelle des langues donne de mauvaises habitudes, craindre les erreurs, confondre ne pas tout comprendre et ne rien comprendre, commencer par des éléments séparés. Avec l’intercompréhension, on aborde une langue dans son ensemble de façon intuitive, au plus près des conditions d’un natif : à terme, on en saisira mieux les nuances et le « génie », l’univers culturel évoqués par Umberto Eco.

Parmi les avantages, et non des moindres, l’IC nous incite à nous exprimer clairement dans notre propre langue, à tenir compte de l’interlocuteur pour en être compris – à une attitude respectueuse de l’autre qui ne saurait nuire en toute circonstance.


Historique.

[l’IC] est ancrée sur des pratiques réelles, naturelles des individus depuis des siècles…

L’intercompréhension date probablement de l’apparition du langage, depuis un siècle elle est nommée, depuis des décennies des universitaires, des linguistes ont accompli un travail remarquable¹. Tous les spécialistes sont d’accord : l’IC, ça marche !
Pourtant, malgré les résultats positifs, beaucoup doutent de son intérêt puisque après tant d’années l’IC peine à se généraliser. C’est prendre le problème à l’envers : il manquait une réelle volonté politique de la faire connaître, l’IC est restée longtemps confidentielle et réservée aux initiés.
C’est comme une schizophrénie collective. Une banalisation de l’omniprésence de l’anglais a un effet de légitimation de cette langue, et les pays européens, par bien des décisions, alimentent ce mouvement. Mais dans le même temps, le discours officiel continue de célébrer les beautés du plurilinguisme. (François Grin.)
Aujourd’hui, l’intercompréhension pourrait bien constituer une stratégie providentielle pour sauver le plurilinguisme européen … l’intercompréhension est « un rêve à portée de main ». Et à portée de tous.


Pourquoi maintenant ?

D’une part, depuis quelques années des organisations et des institutions ont décidé de la promouvoir, ont mis en place des outils pédagogiques efficaces – bientôt également pour d’autres familles de langues, germaniques et slaves. L’UE soutient les initiatives, la Commission européenne finance la promotion de l’IC qui commence à être davantage connue, grâce à l’OIF*, la DGLFLF**, à diverses associations (l’APIC***, l’APICAD****, l’OEP***** entre autres).

D’autre part, conséquence collatérale du Brexit, l’anglais, toujours langue officielle² mais devenu langue maternelle très minoritaire en Europe, a si possible encore moins de légitimité à occuper tout l’espace linguistique.
Tout a été dit sur les méfaits du globish ; quant à la traduction langue de l’Europe, c’est indispensable mais insuffisant : la traduction, l’interprétariat ne permettent pas de se parler directement. Il existe une solution, non pas la solution, mais un apport précieux à la traduction et à la connaissance approfondie d’une ou deux langues – un maximum pour le commun des mortels –, c’est l’intercompréhension.

Grâce à des années de recherches et de travail les outils sont prêts, à notre disposition ; ce serait grand dommage de ne pas s’en servir.

Les ressources sur Internet.

Peut-être est-ce l’une des raisons des difficultés de l’intercompréhension à s’imposer : les nombreux documents sur le sujet sont le plus souvent destinés aux spécialistes ; les ressources s’adressent dans leur presque totalité aux professeurs.
Si rien n’empêche de commencer seul (l’IC a longtemps été pratiquée de façon empirique), pour trouver des ressources accessibles :

Les langues romanes pour EuroComRom (catalan, espagnol, français, italien, portugais, roumain);
bientôt les langues germaniques pour EuroComGerm (allemand, anglais, néerlandais, danois, norvégien, islandais et suédois) et le volet EuroComSlave ?


Un aperçu de l’IC dans le monde :

  • L’Union latine avait lancé un programme de formation, en Europe, en Amérique latine, en Afrique : http://www.unilat.org/DPEL/Intercomprehension/Formations/fr 
    L’Union latine a hélas été dissoute en 2012, dans l’indifférence générale malgré le travail accompli (voir plus haut le site destiné à l’IC pour les enfants, toujours en ligne).
  •  L’intercompréhension dans le monde arabe : expérience didactique à l’Université Paris-Sorbonne Abou Dhabi
    http://ic2014.miriadi.net/wp-content/uploads/2013/09/24.Colombo-Dupont.pdf
  •  L’intercompréhension entre langues scandinaves est favorisée depuis longtemps au Danemark, en Norvège et en Suède (les Scandinaves ont la réputation d’être polyglottes ; peut-être y a-t-il un lien de cause à effet.)
  •  L’ intercompréhension entre langues africaines :
    1OO millions de personnes environ parlent une langue appartenant à la famille des langues bantoues, en RDC, au Congo Brazzaville et en Angola. Les locuteurs de ces trois langues bantoues peuvent utiliser les mêmes stratégies d’intercom­préhension que des locuteurs fran­cophones pour les langues romanes. (Lay Thsiala et Valérie Hutter – Université de Genève)
  • Au Québec

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À lire, Jean-Baptiste Nadeau

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/476243/pour-l-intercomprehension

 

 

 

¹ Claire Blanche-Benveniste, Bernard Quemada… Impossible de les citer tous : vous les retrouverez dans les liens, documents et formations, ou au gré de vos propres recherches.
² Rien n’est très clair à commencer par la notion de langues officielles, de travail, de représentation (d’après un rapport de l’assemblée nationale de 2003 : toutes les langues officielles sont des langues de travail… du moins en théorie), et les informations sont contradictoires. Si l’on en croit les sites de la Commission et du Parlement européens, l’anglais restera une langue officielle de l’Europe après le Brexit : à suivre.

* OIF :  Organisation internationale de la Francophonie
** DGLFLF : Délégation générale à la langue française et aux langues de France 
*** APIC : association pour la promotion de l’intercompréhension
**** APICAD : association pour l’intercompréhension à distance
***** OEP : Observatoire européen du plurilinguisme

Et aussi