2. De l’emploi abusif de en dans les localisations

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articles précédents : 

introduction 

1. De quelques noms de pays et de régions. 

 

 

 

 

N’est-il pas exaspérant d’entendre et de lire sans cesse des localisations du type « en région liégeoise », « en province de Luxembourg », « en bord de Meuse », « en périphérie bruxelloise » ? Et ce n’est là que d’un aspect du mal qui s’attaque à cette proposition quand il s’agit d’indiquer notamment la situation ou le lieu de l’action.

Nous réserverons pour une prochaine chronique l’emploi abusif de en avec certains noms de ville.

Quand alors utiliser en et quand utiliser une autre préposition (dans, à, sur) ?

Expressions sans article

En est moins courant que dans.

Il s’emploie surtout dans de nombreuses expressions plus ou moins figées et sans article (Grevisse, n° 1002). Dans le domaine ici concerné, celui des localisations, citons par exemple : en salle d’opérations, en queue de peloton, en chaire de vérité, etc.

Certaines de ces expressions ont ou ont pris d’ailleurs un sens très différent de celui qu‘on pourrait leur prêter. Quand on est mis en demeure, on n’est pas mis dans une demeure, mais on est sommé de ne pas être en retard ; quand une armée est en campagne, elle ne stationne pas à la campagne, elle est en opérations.

L’imprécision relative est le critère

Au-delà de la présence de en dans ces expressions, l’emploi de en n’est recommandable que quand le syntagme où il intervient reste vague, peu précis, notam­ment parce qu’il ne comprend pas d’article défini, ou est, en tout cas, moins précis qu’une autre for­mule approchante possible.

Des exemples illustreront notre propos :

– faire du jogging en forêt ; faire du jogging dans la forêt de Soignes ;

– le bateau est sorti en mer ; il a coulé dans la mer du Nord ;

– entrer en religion ; se faire baptiser dans la religion catholique ;

– cela s’est passé en hiver ; cela s’est passé dans l’hiver (sous-entendu : « dernier » ou « en question »), au cours de l’hiver (idem) ;

– il ira en enfer ; on entendait aller et venir dans l’enfer (syntagme à valeur topographique plus précise) ;

– le jeune a été placé en I.P.P.J.¹ ; il a été placé à l’I.P.P.J. de Saint-Servais ;

– vivre en communauté ; entrer dans une com­munauté laïque ;

– faire une randonnée en montagne ; faire une randonnée dans la montagne à vaches ;

– ce garçon sert en salle ; ce garçon sert deux clients dans la salle ;

– je l’ai rencontré en rue ; je l’ai rencontré (dans la) rue du Lombard ;

– le trafic est fluide en province ; il est dense dans la province de Liège ;

– cet élève est en classe ; cet élève est dans la classe de M. Dupont ;

– elle est restée six jours en clinique ; elle est restée six jours à la clinique Edith Cavell ;

– il a été mis en terre ; il a été inhumé dans la terre de ses aïeux ;

– un voyage en train ; un voyage dans le train Paris-Rome ;

– ce titre est coté en bourse ; ce titre est coté à la Bourse de Bruxelles ;

– un travail en chambre ; il est resté dans sa chambre ;

– il a passé trois ans en prison ; il a passé trois ans à la prison de Saint-Gilles ;

– nous vivons en république ; nous vivons dans la République française ;

– il séjourne en Italie ; il séjourne dans l’Italie du Nord (J. Hanse, p. 367).

Incorrections

À partir de là, il n’est plus difficile de mettre en évidence les incorrections.

Ainsi, c’est à tort qu’un individu, inter­rogé par un journaliste, a répondu « habiter en péri­phérie liégeoise », au lieu de « dans la périphé­rie, dans les faubourgs de Liège » ou encore « en banlieue » ou « dans la banlieue liégeoise ».

C’est aussi à tort qu’un grand restaurant bruxellois affiche en été « On mange en terrasse », au lieu de « à, sur la terrasse ».

C’est tout aussi à tort qu’un présentateur a annoncé l’année dernière, dans un journal télévisé, qu’un arrêté a été pris « en Conseil des ministres de vendredi dernier ». Puisqu’il s’agis­sait du Conseil des ministres qui venait de se dérouler, c’est bien sûr « au » qu’il aurait fallu dire (par contre, il est exact que certains arrêtés doivent être pris « en Conseil des ministres », parce que n’est pas visée ici une réunion déterminée du gouvernement, mais bien un mode de prise de décision).

C’est encore à tort que les tickets de péage de l’autoroute française A 10, l’Aquitaine, portent la mention « paiement en sortie ». C’est évidemment « à la sortie » qu’ils auraient dû porter, parce qu’ici est sous-entendue la sortie de l’autoroute, ce qui est très précis.

Des journaux se sont aussi fourvoyés en parlant des incidents survenus « en ville de Tournai », au lieu de « dans la ville de Tournai », ou en annonçant que les pêcheurs se sont retrouvés « en bord de Meuse », plutôt « qu’au bord de la Meuse ».

Enfin, dans les chaînes de télévision francophones de Belgique, les présentateurs des journaux télévisés deviennent agaçants à dire sans cesse – par faci­lité, ignorance ou affectation ? – « région wallonne », « communauté française », « en Fédération Wallonie-Bruxelles ». S’ils visent les institutions politiques, il convient de dire « à la Région wallonne », « à la Région bruxelloise », « à la Fédération Wallonie-Bruxelles ». Dans le cas contraire, il convient de dire « dans la communauté française », « en Wallonie », « à Bruxelles » ou « dans l’agglomération bruxelloise ».

 

Stéphane Brabant

Prochain article en juillet-août 2017


¹ I.P.P.J. : Institution Publique de Protection de la Jeunesse.

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