La ringardise n’est plus ce qu’elle était.

Article paru dans la revue DLF Nº 264 avril – mai – juin 2017 

C’est vrai, il fut un temps où parler anglais, c’était top, ou in, ou trendy ; à la mode, quoi. L’anglais, c’était la langue de l’Amérique, avant même d’être celle de Shakespeare.

C’était d’abord dans la mémoire collective la langue de la Libération. C’était aussi la langue du Coca-Cola, des chewing-gums, des belles américaines qui consommaient des litres d’essence sans qu’on y pense, des mixers, des tourniquettes à vinaigrette, des appareils à fabriquer un Mickey avec deux œufs durs…

Woody.Guthrie
Mickey ! C’était la langue de Mickey et de Tex Avery, celle de Charlot, Laurel et Hardy, de Keaton, des Marx Brothers, de Gene Kelly et de toutes les comédies musicales ; celle des auteurs qu’on découvrait, fascinés, de Faulkner à Kérouac en passant par Richard Wright et tant d’autres ; la langue des légendes du blues et du jazz, et d’extraordinaires folksingers par dizaines, tous héritiers spirituels de Woody Guthrie (photo), comme après eux Bob Dylan.

Celle de Kennedy, à tort ou à raison icône politique. Etc.

Comment pouvait-on ne pas parler anglais, ne pas aimer l’anglais, ne pas copier l’anglais quand l’Amérique faisait figure de terre de Terre promise, quand This land [was] our land ?

Nous avions nos talents, bien sûr. Moins nombreux bien sûr aussi, question de proportions. C’était grand l’Amérique !

Et puis, quand 30 % d’une classe d’âge avait son bac, l’anglais était réservé à ceux qui étaient allés au lycée, avant l’ère du collège unique : le snobisme s’ajoutait à l’adulation. Il fallait parler, comprendre, aimer l’anglais pour être dans le vent – surtout après que l’Angleterre nous avait fait cadeau de quatre garçons intraduisibles. Bref, ne pas parler anglais, même peu, même mal, c’était ringard.

Aujourd’hui, le blues n’a rien perdu de son âme ni Shakespeare de son génie, mais la mémoire collective a oublié les libérateurs et le reste. Le modèle anglo-saxon tant vanté, le mode de vie paradisiaque a produit un Donald Trump par ci, un Nigel Farrage par là.
L’imaginaire quotidien au XXIe siècle quand il vient d’Amérique ressemble à un burger trop gras.

Tout le monde apprend – mal en général – l’anglais à l’école ; de pseudo-élites dont les références culturelles doivent se limiter aux publicités télévisuelles¹ s’acharnent à massacrer la langue anglaise et oublient la leur, d’autres se ridiculisent  « magnifically ».

Ce ridicule du globbish a tout envahi ; les devantures de magasins, la pub, les médias, jusqu’aux vêtements.

Quoi de plus lassant que ces éternels hair, shop, simply (!), store, etc. ; quoi de plus ridicule (quoique parfois d’actualité quand des grèves se prolongent) qu’un Air France is in the air, traduit dans l’inconscient de tout Français par « Air France est en l’air » ; et quoi de plus ringard que les j’ai checké, plug-toi, on va être awardés ?

C’est le mot qui vient à l’esprit face à ce manque d’imagination et de créativité, à ces postures : ringard. Quand la francophonie peut être un levier de développement, une promesse d’ouverture au monde, la ringardise appartient à ceux qui croient être modernes en truffant tout de mauvais anglais.

 

Véronique Likforman

 

¹ Made for sharing ?

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