Novlangue

De même que le Brexit a permis une tardive – et partielle – prise de conscience des méfaits de l’hégémonie de l’anglais au sein des institutions européennes, la présidence américaine, ses faits alternatifs et autres post-vérités alertent enfin sur l’utilisation du langage, les dangers d’une expression appauvrie et imprécise.

Donald Trump n’a pas inventé le concept de “réinformation”, ni celui de l’intox. Les exemples en France et dans le monde ne manquent pas, et pas seulement dans le domaine politique : qui ne connaît au moins un spécialiste des mensonges répétés ad nauseam, jusqu’à s’insinuer et s’installer dans la mémoire de ceux qui les entendent ?
Il l’a seulement poussé à un tel point de caricature qu’on ne peut plus l’ignorer : merci à lui.
Grâce à Donald Trump, on redécouvre George Orwell, et la novlangue : 1984 était le livre le plus vendu aux États-Unis en début d’année.

George Orwell était un écrivain, 1984 une fiction ; il était aussi un expert du langage, et 1984 est une réflexion sur le pouvoir des mots : on peut anéantir la pensée en se servant du langage – la novlangue, dans le roman. La novlangue simplifie à l’extrême, utilise des sigles, des slogans, des mots étrangers ou pseudo-scientifiques…

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Aujourd’hui, nous avons pléthore de mots étrangers dont le sens reste vague même quand on croit les connaître – nous n’avons pas toujours le contexte culturel pour les comprendre complètement¹.
Nous avons ce qu’on appelle le globish : un langage simplifié, qui ne permet pas d’exprimer les nuances, ni d’analyser ce que disent nos interlocuteurs ; le globish, que ce soit voulu ou non par ceux qui le parlent, entretient un flou, dissimule la pensée, pousse à répéter toujours les mêmes mots, ceux qu’on maîtrise le plus vite, au détriment de la précision.
La simplification, ou parfois l’abêtissement ne concerne d’ailleurs pas seulement le globish : qu’y a-t-il dans la tête des inventeurs des termes ouigo, ouibus et autres inoui qui nous plongent dans les oui-oui de la petite enfance ? Remarquable ouigo, à la fois bêtifiant et globishisant.

 

 

Nous avons aussi, la publicité en a donné l’habitude, une communication basée sur des slogans, lesquels par définition font passer le sens après le choix des mots, et nous imposent, par la répétition, ce dont nous ne voudrions pas en y réfléchissant un peu …le langage qui est parlé à la télé, qu’on entend à la radio, qui est utilisé dans la presse, est finalement un langage qui oriente votre pensée. Faites attention à la façon dont vous parlez, faites attention aux mots qui vous sont répétés…
Les sigles dont on abuse sans souvent dire ce qu’ils représentent participent à la désinformation : faute de temps, d’intérêt aussi, nous voyons des suites de lettres sans avoir aucune idée de ce qui se cache derrière, ni nous le demander.

Nous avons, enfin, pris l’habitude d’entendre un jargon technique, que nous remettons rarement en cause : comment le pourrions-nous sans rien connaître aux domaines concernés ? Et nous oublions que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement… : quand nous ne comprenons pas les propos d’un spécialiste, ce n’est pas notre intelligence qui est déficiente, mais plus probablement les explications qu’on nous donne.

Ainsi, nous avons tous les éléments d’une novlangue, appauvrie, dans laquelle l’important n’est plus le sens mais la communication, sans oublier les éléments de langage faits pour n’être pas compris ; et par conséquent nous sommes exposés au danger qui l’accompagne, celui d’être …décervelé complètement : non pas en vous racontant des histoires, mais en utilisant les mots dans un sens qui pervertit la langue et qui lui donne un pouvoir sur la liberté de l’individu.

Dans 1984, l’appauvrissement de la langue fait partie d’une stratégie. Ce qui se passe de nos jours est sans doute un processus, mais le résultat sera le même, une langue qui va être comprise par tout le monde et donc une langue où par définition on va faire simple… les mots les plus simples possibles … parce que les mots sont les miroirs de notre pensée.


Véronique Likforman

 

¹ Personne ne remet en cause l’usage des mots chewing-gumteeshirt ou autres, adoptés pour désigner des objets : le mot anglais a prévalu pour la simple raison que ces objets venaient comme leur nom des États-Unis.
On peut se poser des questions quant au terme smartphone : le français aurait-il qualifié un téléphone « d’intelligent » ? Probablement pas, on constate que nous laissons un mot étranger influer sur notre conception de l’objet.
Mais quand on nous parle de start-up nation, civic tech, helpers, on nous « novlangardise » ; helpers a envahi notre vocabulaire : bénévole, aide, stagiaire, auxiliaire, assistant, et même base de données ; un seul mot pour des réalités différentes. Et le story-telling est-il le fait de raconter une histoire – narration –, ou des histoires… ? 

 

https://www.franceculture.fr/litterature/la-novlangue-de-george-orwell-donald-trump

https://www.franceculture.fr/emissions/avoir-raison-avec-george-orwell/la-novlangue-instrument-de-destruction-intellectuelle

Françoise Thom  La Langue de bois – éditions Julliard

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