Bébés franglais

Article paru dans la revue DLF nº 265, juillet – août – septembre 2017

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Passe encore de voir des ados – ou des adultes – annoncer sur leurs vêtements qu’ils love la planète ou qu’ils sont happy, si cela leur fait plaisir. Mais les bébés ?

On ne trouve plus de brassières, pyjamas et autres maillots pour les petits sans messages, plus ou moins idiots, s’étalant devant, derrière et de haut en bas, et en anglais. Et voilà des gamins proclamant my dad is sweet par culotte interposée sans qu’on ait demandé leur avis.

 

 

 

Les bébés s’en contrefichent, direz-vous. C’est vrai. Il n’en est pas moins horripilant de voir la manie du renoncement à notre langue s’étendre jusqu’à la layette.

Plus sérieusement, on gave les enfants dès le berceau d’écrits anglais. Mais, de même qu’un enfant comprend bien avant de parler, il reconnaît des mots avant de savoir lire. On devrait se soucier de l’environnement visuel des enfants ; il suffit de regarder autour de soi : avant d’entrer à l’école maternelle, quels mots écrits voit un gamin dont les parents ne lisent pas et n’offrent pas de livres, autour de lui, sur la table de la cuisine, dans la rue, sur les emballages, les vêtements, les autobus, les trains, et le reste ? Il voit des noms de marques, la plupart singés sur l’anglais ; il voit des enseignes, des publicités, des slogans en anglais, sans parler de chefs-d’oeuvre de stupidité comme Ouigo.

Il ne sait pas les lire, mais il les reconnaît, et il enregistre¹. Il est prouvé qu’un enfant auquel on montre et lit des mots, lira plus vite et apprendra sans presque s’en apercevoir – et pas seulement parce qu’on lui aura communiqué le goût de la lecture.

Pour beaucoup de petits Français, le premier contact avec le mot écrit se fait aussi (surtout ?) en anglais. Il serait intéressant d’en étudier les répercussions sur l’apprentissage, sachant que les enfants qui ont des difficultés à apprendre à lire ont du mal avec les règles de correspondance graphème-phonème.

À défaut d’avoir les moyens d’une telle étude, le bon sens soufflerait que l’abus de mots ne respectant pas ces règles, l’absence de relation entre les mots écrits reconnus par le très jeune enfant et ceux qu’il entend quotidiennement ne doivent pas être bénéfiques : on peut espérer que les parents ne disent pas encore à leurs enfants « on y va en car » quand il s’agit d’une voiture, tandis qu’entre carwash, carglass, etc., ou titres de dessins animés, les petits voient plus souvent « car » écrit que « voiture ».

Bon sens toujours, est-il bien utile d’enfoncer dans la tête de nos enfants l’idée que le français ne saurait aussi bien que l’anglais désigner un train ou un sac ?

 

Véronique Likforman

 

¹ Pascale Lefrançois, professeur en didactique du français à l’Université de Montréal.

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