La méconnaissance du fait linguistique dans les organisations

2017-Edgar-WieserEdgar Weiser est interprète de conférence et enseignant en interprétation. Après un début de carrière auprès des institutions européennes à Bruxelles, il est aujourd’hui interprète à Paris, chargé de Cours à l’E.S.I.T. (École Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs – Université Paris III – Sorbonne Nouvelle) et membre de l’a.i.i.c. (Association Internationale des Interprètes de Conférence).D’autres articles sur : https://francaislanguevivante.blogspot.fr

Le français est une langue vivante
La si belle langue française vibre, vit, évolue, s’enrichit au contact d’autres langues et ne cesse jamais de nous surprendre par son inventivité…

 

Dans le métro de Madrid, des affichettes apposées sur les portes invitent le voyageur à la prudence au moyen du message suivant : « DESPUES DEL SILBATO NO ENTRAR NI SALIR » ; la même formule est traduite en français de la manière suivante : « APRES LE COUP DE SIFFLET NE PAS ENTRER NI SORTIR ». Le voyageur francophone comprend parfaitement l’avertissement ; et pourtant on ne trouverait jamais une telle formulation – traduction littérale de l’espagnol – dans un métro français. En français, on « monte » dans un métro ou dans un train et on en « descend » ; par ailleurs même si ce que l’on entend ressemble à un « coup de sifflet », en français on parlera généralement de « signal sonore ». Il aurait donc fallu lire « AU SIGNAL SONORE NE PAS MONTER NI DESCENDRE ».

Cet exemple traduit ce que nous appelons la « méconnaissance du fait linguistique », autrement dit une ignorance de ce qu’est une langue et de ce qu’elle n’est pas. L’objet principal d’une langue est de communiquer une pensée, une idée à un ou plusieurs interlocuteurs. Cela suppose naturellement que ces derniers comprennent la langue en question. Lorsque ce n’est pas le cas, il faut traduire le message. Or, l’exemple du métro madrilène, qu’on pourrait multiplier à l’infini, nous montre que l’opération traduisante se trompe très souvent d’objet. Quand on écrit « APRES LE COUP DE SIFFLET NE PAS ENTRER NI SORTIR », on procède non pas à une traduction, mais à un transcodage, autrement dit on opère, non pas sur le message, sur l’idée d’origine, mais sur la production linguistique conçue comme un code composé de mots, de phrases, etc.

Cette conception erronée de la traduction est sans doute aussi à la base de l’échec relatif de tous les systèmes de traduction automatique. Ces derniers, même s’ils s’appuient sur des bases de données de plus en plus grandes, en reviennent toujours peu ou prou à des transcodages, autrement dit opèrent sur la langue et non sur le discours. La traduction allemande proposée par les innombrables moteurs de traduction sur internet d’une formule aussi banale que « il n’y pas un chat ici », transforme systématiquement le « chat » en « Katze », alors que l’équivalent allemand se dit « Hier ist kein Schwein » (le cochon se substituant au chat).

Cette confusion entre traduction et transcodage est à l’origine des innombrables traductions fantaisistes qui inondent notre quotidien, comme par exemple, sur une affiche dans un restaurant en libre-service « Meaning of the queue » pour « Sens de la file »… Toutes ces bévues seraient évitables si l’on confiait les traductions à des professionnels plutôt qu’au neveu de la belle-sœur qui apprend l’anglais au lycée. La cause de ces choix est double : d’une part cela participe d’une considération économique, sachant que, comme toute prestation de service, une traduction de qualité a un coût ; d’autre part, la multiplication des modules de traduction gratuits sur internet – avec les piètres résultats qu’on connaît – accrédite l’idée selon laquelle la traduction est un exercice purement mécanique dont l’automatisation a réduit le coût jusqu’à la gratuité. Et l’on oublie allègrement que ce qui ne coûte rien est généralement sans valeur.

Mais cette méconnaissance du fait linguistique connaît aussi d’autres manifestations. Nous évoquerons ici l’omniprésence de l’anglais, ou plus exactement du « globish » dans la communication internationale. Si l’on ne peut naturellement que se réjouir de disposer avec l’anglais d’une nouvelle lingua franca permettant à l’humanité tout entière de communiquer, le recours systématique à l’anglais, ou plutôt à l’ersatz d’anglais qu’est le globish, loin d’améliorer la communication l’appauvrit dans des proportions considérables. Nous parlons ici de l’usage de l' »anglais » dans le monde des organisations, en particulier des entreprises. Les entreprises multinationales ont fait de l’anglais leur langue de communication au quotidien. Si cela se justifie pour leur communication interne – on ne va pas faire traduire le moindre mémo ni interpréter toutes les réunions de service – les enjeux sont d’une toute autre nature lorsqu’une entreprise s’adresse au monde extérieur ou lorsqu’elle négocie avec ses représentants du personnel dans le cadre du dialogue social.

Là encore, c’est la méconnaissance de la différence entre une langue maternelle et une langue étrangère qui est à l’origine de bien des déboires dans la communication d’entreprise. Rappelons, en citant Danica Seleskovitch, fondatrice de la traductologie moderne, que « dans sa langue maternelle on plie sa langue à sa pensée, dans une langue étrangère on plie sa pensée à la langue » ; autrement dit, dans sa langue maternelle on dit ce qu’on veut, alors que dans une langue étrangère, aussi bien qu’on la maîtrise, on ne dit jamais que ce qu’on peut. En privilégiant l’expression en « anglais », par exemple dans une conférence de presse, le dirigeant non anglophone d’une grande entreprise se tire une balle dans le pied en se privant de l’excellent moyen d’expression dont il dispose avec sa langue maternelle. Au motif que l’expression en « anglais » permet d’être compris du plus grand nombre (mais pas non plus de tous car il reste de nombreux non-anglophones dans le monde), l’orateur se coupe les ailes et délivre un message appauvri, aseptisé, dépourvu de tous les éléments propres à une langue maternelle qui rendent un message convaincant, voire charismatique. L’argument économique, bien sûr, n’est jamais loin puisque les services d’interprétation et de traduction ne sont considérés que comme un coût et jamais comme une valeur ajoutée.

Ces quelques réflexions montrent à quel point les décideurs dans notre société n’ont pas conscience du « fait linguistique » ; cette méconnaissance est sans doute largement imputable au fait qu’ils ne se sont jamais réellement posé la question de ce qu’est une langue, de la façon dont elle fonctionne, de ses interactions avec la société. Peut-être se montreraient-ils plus ouverts s’ils se posaient la question du coût, non pas de la traduction et de l’interprétation, mais de l’absence de traduction et d’interprétation, et du recours à un idiome unique. À cet égard, Dominique Hoppe, président fondateur de l’Assemblée des francophones fonctionnaires des organisations internationales (AFFOI), a publié en mai 2015 dans Le Monde Diplomatique un article intitulé Le coût du monolinguisme. On retrouve cette très intéressante analyse sur le blog de Dominique Hoppe sous le lien suivant : http://dominique-hoppe.blog.lemonde.fr/2015/06/02/le-cout-du-monolinguisme/.

En résumé : traduire mal coûte cher, s’exprimer en globish pour ne pas avoir à traduire coûte également cher. Enfin, la principale victime de la « globishisation » de la communication internationale est la langue anglaise : les anglophones natifs devraient être les premiers à s’engager pour la défense de leur langue quotidiennement massacrée au nom d’une communication prétendument meilleure !

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