Demandez et vous obtiendrez (peut-être)

article paru dans la revue DLF numéro 267 (janvier, février, mars 2018)

On proteste – avec raison – contre l’anglais qui envahit enseignes, publicités, médias, etc. Mais il est un domaine où nous nous sommes résignés – à tort – alors que c’est encore plus grave, puisqu’il est devenu impossible à la grande majorité de se passer d’internet, et de tout ce qui en dépend.

Il ne s’agit pas ici de pester, quelque envie qu’on en ait, contre les mots anglais sur la toile, il s’agit de la discrimination, dans bien des domaines, des non-anglophones, y compris tous ceux qui comprennent et parlent un anglais acceptable, mais insuffisant pour être à égalité avec un locuteur dont c’est la langue maternelle.

À première vue, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et autres « géants » se donnent la peine, sinon de payer des impôts dans les pays où ils gagnent de l’argent, au moins de parler la langue de ceux qui le leur font gagner. On peut acheter tout et n’importe quoi, utiliser des services en français (ou probablement dans sa propre langue quelle qu’elle soit – à vérifier cependant).

Les difficultés commencent quand on doit aller plus loin ; qu’il s’agisse de réparer un dysfonctionnement, d’installer un logiciel, de chercher pourquoi votre ordinateur vous joue des tours, d’assurer la maintenance d’un site ou même de signer un contrat, l’anglais est souvent obligatoire passé les conseils rudimentaires, quand on arrive aux choses sérieuses ; un anglais de très bon niveau si possible : les explications techniques ou juridiques seraient déjà obscures dans notre langue, elles deviennent inintelligibles dans une autre. Quand la traduction d’un contrat existe, il est précisé qu’en cas de litige la version en anglais, celle qu’on n’a pas, ou mal comprise, fait autorité.

gafam

valorisation en février 2018, en milliards de dollars

Et encore ne parle-t-on que des mastodontes, lesquels ont les moyens, et l’intelligence commerciale, de proposer des versions autochtones ou des traductions correctes pour les opérations courantes ; des centaines d’autres ne se donnent pas cette peine, la jugeant sans doute inutile puisque personne ne se fâche.

Peut-on croire que les artisans, petites entreprises, ou même particuliers d’Europe et d’ailleurs n’en sont pas pénalisés ? Là où un anglophone passera une heure à remplir un dossier, à trouver pourquoi son écran affiche fatal error, à examiner un contrat ou des conditions de paiement, il en faudra deux, ou trois voire plus pour un autre, sans parler du risque de se tromper et des conséquences plus ou moins graves.


En France, la loi du 4 août 1994 semble inconnue sur Internet, sans qu’on sache si elle y est inapplicable, si personne ne s’en soucie, ou s’il faudrait rappeler que nul n’est censé ignorer la loi.

Un chantier pour l’Europe, pourquoi pas ? Lancer une campagne de sensibilisation, insister auprès des GAFA et autres, exiger quand les circonstances le permettent que tout soit accessible dans la langue des utilisateurs, établir que la loi et la langue d’un État prévalent sur celles d’une multinationale, ce doit être possible. 

Ou bien les principaux intéressés finiront peut-être par protester individuellement chaque fois qu’ils se heurtent inutilement à l’obstacle de l’anglais. Quelques millions de courriels râleurs et rageurs finiraient par convaincre le plus avare des GAFA d’avoir recours à des traducteurs.

Si personne ne demande rien, on voit fort peu de chances que quelqu’un obtienne quoi que ce soit.

 

Véronique Likforman

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