3. Istanbul et son emblème

Stephane.Brabant

 

1. De quelques villes homonymes

2. Villes dont le nom a évolué

 

 

 

 

Sur une péninsule méridionale du Bosphore, les Thraces – peuple apparenté aux Grecs, qui occupaient, depuis le IIe millénaire av. J.-C., l’extrême sud-est de l’Europe centrale et qui laissèrent leur nom à la région –, fondèrent une ville qu’ils appelèrent Lygos, avec deux petits ports (celui des vieillards et celui des femmes).

Sur un promontoire peu habité, appelé du nom thrace de Βυζάντιον (Buzantion), à l’extrémité de la péninsule, des Grecs venus de Mégare fondèrent une colonie en 557 av. J.-C.

En 146 av. J.-C., les Romains conquièrent la Grèce et latinisent le nom de Byzance en Byzantium.

À la fin du IIe siècle ap. J.-C., l’empereur romain Septime Sévère (193-211) rebaptise la ville en Augusta Antonina, en l’honneur de son fils Antoninus, le futur empereur Caracalla, l’auteur du fameux édit de 212 qui donna le droit de cité romain à tous les habitants libres de l’empire. Ce changement toutefois ne dura guère et Byzance reprit rapidement son nom.

Le 11 mai 330, Constantin Ier fait de Byzance la nouvelle capitale de l’empire romain et la qualifie officiellement de « Deuxième Rome ».

Ce n’est toutefois que sous l’empereur Théodose II (408-450) qu’est attesté le premier usage officiel d’un nouveau nom pour la ville qui n’a cessé de s’étendre, Κφνσταντινούπολις (Konstantinoupolis), et Byzance n’en est plus que le centre historique. Quant aux Arabes, ils l’appellent Kostantiniyye (littéralt « lieu de Constantin »).

Au Xe siècle, est attesté un autre nom, Stamboul ou Stammbul, un ancien nom de la vieille ville historique, peut-être une corruption populaire – par aphérèse, syncope et apocope – de Constantinopolis (-stan[tino]pol-), le nom grec de la ville étant très long, trop long. D’où le nom qui est resté à ses habitants, les Stambouliotes.

À la suite du grand Schisme d’Orient en 1054, les chrétiens orthodoxes étaient devenus des hérétiques, des ennemis des catholiques. Ceci justifiait que l’armée de la 4e Croisade (1202), détournée de l’Égypte par les Vénitiens, s’empare de Constantinople, la pille en 1204, et que Baudouin IX, comte de Flandre et de Hainaut, s’y installe, fondant aussitôt l’Empire latin d’Orient. En échange de leur transport par mer de l’armée des Croisés, les Vénitiens y bénéficient d’accroissements territoriaux et d’énormes avantages commerciaux, le doge obtenant, en outre, le titre de « Seigneur d’un quart et demi de l’empire » (sic).

L’empereur Baudouin Ier meurt cependant l’année suivante et son cinquième fils et successeur, Baudouin II, s’en fera chasser, ainsi que les Vénitiens, en 1251 par Michel Paléologue, lequel récupéra ainsi son Empire d’Orient.

Au XVe siècle une autre forme du nom de la ville, Istanboul, est déjà plus fréquente que Stamboul. L’apparition du i initial peut provenir d’une forme grecque ancienne en is- ou résulter d’une prosthèse (apparition d’un i d’appui), hypothèse que nous privilégions.

Le 29 mai 1453, après deux mois de siège et avec dix fois plus de combattants, le sultan Mehmet II finit par prendre Constantinople, à laquelle se réduisait pratiquement l’Empire d’Orient. Il en massacre tous les chrétiens, les remplace par les 200 000 Turcs ottomans qui l’accompagnaient et fait de la ville sa capitale, pour laquelle il adopte son nom arabe de Kostantiniyye, appellation officielle la plus protocolaire, avec quelques exceptions à partir du XIXe siècle.

Islambol (là où l’islam abonde) et Islambul (trouve l’islam) sont des adaptations populaires d’Istambol, attestées dès le XVIIe siècle, pour faire valoir l’importance de la ville dans l’empire ottoman. Quant à celui-ci, il portera divers surnoms. L’entrée principale du Sérail ottoman (palais du sultan) est une grande porte, dont on a, en Occident, surnommé l’empire (« La Porte »). Celui-ci fut aussi surnommé « Le Divan », du nom de ce long canapé sans dossier ni accoudoirs mais avec coussins où siégeaient les membres du Conseil du sultan. Vers la fin, l’empire fut également qualifié d’ « Homme malade de l’Europe ».

En 1918, l’empire est battu et occupé en son centre par les troupes du Royaume-Uni, tandis qu’en Anatolie, un jeune général turc rebelle européen – il est né en 1881 à Salonique et a fait ses études militaires dans une Académie de Bulgarie – se fait élire, en avril 1920, président du Comité exécutif d’une Grande Assemblée nationale à Ankara.

En juin 1920, les Grecs débarquent en Asie mineure pour récupérer les cités et territoires que les Turcs leur avaient pris, tandis que les Britanniques débarquent dans le Bosphore, mais en sont bientôt chassés par Mustapha Kemal. Par le traité de Sèvres (10 août 1920), l’empire perd les quatre cinquièmes de ses territoires. L’acceptation de ce traité par le sultan Mehmet VI retourne l’opinion en faveur de Mustapha Kemal, qui, jusqu’alors, n’était qu’un rebelle nationaliste. En octobre 1920, celui-ci se fait restituer par les Arméniens et les Russes les villes de Kars, Ardahan et Trébizonde. Il écrase ensuite les Kurdes révoltés, chasse les Français de Bozanti et les Italiens de Konya. Puis, du 7 janvier 1921 au 26 août 1922, il bat trois fois les Grecs et les chasse définitivement d’Asie mineure et de Thrace orientale. Le 2 novembre 1922, il fait déposer le sultan par l’Assemblée, abolir le sultanat, proclamer la république, déplacer symboliquement la capitale de Kostantiniyye à Ankara (13 octobre 1923) et se fait élire président (29 octobre 1923).

Mais l’ex-sultan restait encore le calife de tous les musulmans, le successeur de Mahomet. Mustapha Kemal fait alors abolir aussi le califat, le 4 mars 1924. En 1925, il massacre Kurdes, de nouveau révoltés, et Arméniens, puis échange les derniers Grecs de Turquie contre les Turcs de Grèce. Quant à Kostantiniyye, elle ne redevint Istanbul qu’en 1930.

L’origine légendaire du croissant

Les Ottomans ont fait du croissant l’emblème de leur empire, lequel, au XVIIe siècle, s’étendait de la Podolie au Yémen et de l’Algérie à l’Iran. Le croissant s’identifia ainsi pratiquement à l’Islam, à un point tel que de nombreux pays musulmans, devenus indépendants au XXe siècle, en marquèrent leurs pavillons et suscitèrent même la création du Croissant-Rouge, ne pouvant admettre que l’action humanitaire fût menée sous le seul couvert d’une croix, rouge ou non.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes quand on sait que le croissant avait été, depuis ses origines, le symbole de Byzance et que les Turcs l’adoptèrent, selon une tradition discutée, après la prise de Constantinople (1453) : le symbole de la capitale de l’empire chrétien d’Orient devint ainsi celui du monde musulman !

 

Stéphane Brabant

 

Et aussi