4. Honni soit qui mal y pense !
Bordeaux, ou les « bordels ».

Stephane

 

1. De quelques villes homonymes

2. Villes dont le nom a évolué

3. Istanbul et son emblème

 

 

 

 

 

Qu’on ne voie dans notre titre ni malice ni provocation, mais seulement le désir de rafraîchir la mémoire du lecteur sur l’origine du nom de la grande ville portuaire française, aussi chère à notre cœur qu’à notre esprit et, ce qui ne gâte rien, à nos papilles gustatives !

Étymologie

« Bordeaux » est le pluriel du mot « bordel », celui-ci n’étant qu’un diminutif (av. 1105) de « borde ».

« Borde » vient « d’un francique °borda, pluriel neutre de °bord, “planche”, pris avec une valeur collective au sens de “ maison de planches ” »[1].

Aujourd’hui, le mot néerlandais bord a, parmi ses sens, ceux de tableau (noir), pancarte, enseigne, écriteau, c’est-à-dire le sens de planche ou ensemble de planches pour écrire (cf. anglais board).

Sémantique

Une « borde » était une cabane, une petite maison faite de planches grossièrement équarries. Le mot est encore enregistré dans ce sens dans les dictionnaires du XVIIe siècle, voire du XVIIIe.

Le mot connaît une variante, « bourde », et a pris, logiquement, le sens de maisonnette à l’écart du bourg, maison rustique isolée ; puis, par extension, le sens de petite métairie, de petite exploitation agricole.

« De bonne heure cependant, borde a désigné par extension (ou par métonymie) la petite ferme que les seigneurs établissaient au pied du château, et qui devait leur fournir la volaille et les légumes ; puis toute sorte de fermes. Les plus anciens des patronymes du type Laborde peuvent donc avoir pour origine “l’habitant d’une borde, ou d’une cabane” ; mais le plus grand nombre, surtout dans le Sud-Ouest, se rapporte à la borde, “ ferme ” »[2].

Dans l’est, le mot a pris aussi le sens spécialisé de léproserie[3].

Le mot a donné naissance à plusieurs diminutifs : bordel, bordelle, bordet, bordette, bordil, bourdel, bourdelle…

Le premier de ces diminutifs a pris très tôt (v. 1200) le sens spécialisé de « lieu de prostitution », c’est-à-dire à l’époque de l’apparition des noms de famille. Cela explique le caractère rare, si pas exceptionnel du patronyme Bordelier, signifiant tenancier d’un « bordel », déjà à ce moment proxénète, voire libertin.

Patronymie

« Borde » se retrouve dans les patronymes d’origine topographique Borda, Bordat, Bordas ou Bordaz (augmentatif occitan = les bordes), Borde, Laborde, Labordenave (la borde neuve) et Delaborde.

Ses diminutifs se retrouvent dans Bordeau, Bordelaut, Bordély, Bordesoulle (borde seule, métairie isolée ; Berri), Borduaz, Bourda, Bourdan, Bourdelle, Bourdet, Bourdette, Bourdieu, Bourdillot, Labordette, Labourdette (petite exploitation rurale).

Quant aux tenanciers, aux occupants d’une borde, ils sont à l’origine des noms de famille Bordelier, Bordier, Bordin, Bordot.

Phonétique

« Très anciennement en français, le l qui était vélaire comme en latin, suivi de consonne, a développé après e un léger son de a, qui peu à peu s’est renforcé et sur qui a passé l’accent : bels > beals > béals > beáls ; cf : pęls > peáls, novęls > noveáls, helme > heálme. Aucune autre voyelle ne fut atteinte d’un semblable changement. »[4].

Très anciennement donc, l était vélaire ; il était proche du son w. Au XIIe siècle, après une voyelle, il se vocalisa (devint lui-même une voyelle) en ou, et se fondit avec la voyelle qui le précédait, ou, après les autres voyelles, forma avec elles une « diphtongue » : au, eu, ou ; un peu comme les Allemands disent Taube [Tawbe][5] ou les Portugais disent Portugal [Portugaw].

Le e, nouvellement flanqué d’un a quand il était suivi d’une consonne prononcée, a alors suivi deux évolutions phonétiques différentes, et déroutantes pour les étrangers.

Non suivi d’une autre consonne prononcée, il est resté tel quel, mais s’est « dentalisé » : Philippe le Bel : bel ami, belle amitié, belle camaraderie ; nouvel élève, nouvelle étude, nouvelle scolarité.

Suivi d’une consonne prononcée, spécialement à l’initiale du mot suivant et du s au pluriel du mot lui-même[6], il a provoqué la transformation de la syllabe en au : sel, salé / saumure, saunier, saupoudrer.

« La consonne l suivie d’une autre consonne s’est vocalisée en [u] après a, e, o ; cet [u] s’est combiné avec  la voyelle qui le précède, ce qui a donné les résultats suivants :

« A + l > [aw] > [o] (écrit au) : álba(m) > aube ; pálma(m) > paume ;

« E ouvert + l > [eaw] > [o] (écrit eau) : castéllos > châteaux ; pélles > peaux ;

« E fermé + l > [0] (écrit eu) : capǐllos > cheveux »[7].

On a donc eu – phonétiquement – les substantifs château, châteaus ; corbeau, corbeaus ; lambeau, lambeaus ; monceau, monceaus ; ormeau, ormeaus ; rinceau, rinceaus ; etc., et les adjectifs beau, beaus ; jumeau, jumeaus ; manceau, manceaus ; morvandeau (aussi morvandiau), morvandeaus ; nouveau, nouveaus ; tourangeau, tourangeaus[8].

La dualité de l’évolution se marque dans les mots sexués : agneau / agnelle, bourreau./ bourrelle, chameau / chamelle, damoiseau / damoiselle, jouvenceau / jouvencelle, jumeau / jumelle, maquereau / maquerelle, oiseau / oiselle, puceau / pucelle, veau / velle[9].

Et parfois aussi dans des noms asexués. Isabeau (Isabeau de Bavière) / Isabelle, Mo(u)r(e)au(x) / Morel(le) ; vaisseau / vaisselle (tous deux du lat. class. vascullum, petit vase, pot, ustensile, puis récipient, structure creuse, coque d’un bateau, et enfin navire).

La labialisation du l s’est produite aussi dans les formes dérivées : anneau → annelé ; carreau → carrelet ; cerveau → cervelet ; chapeau → chapelier ; corbeau → encorbellement ; marteau → marteler ; monceau → amonceler ; morceau → morceler ; peau → peler ; râteau → râteler ; ruisseau → ruisseler…

À côté des formes évoluées, quelques formes anciennes ont subsisté dans des mots et noms figés : autel, bordel, castel, hamel (patronymes du type Duhamel), martel (Charles Martel), poncel (patronymes du type Duponchel)…

Orthographe

La raison pour laquelle les mots en -au et -eau forment le pluriel en x est bien connue.

Ces pluriels s’écrivirent d’abord tout à fait normalement, bordeaus, chevaus, generaus, journaus, rameaus, reaus, etc.

Mais, depuis longtemps, dans les manuscrits anciens, même franciens, un signe abréviatif en forme de petite croix de Saint-André était, pour gagner du temps, utilisé par les scribes comme symbole de us, couple final extrêmement fréquent en latin. Au XIVe siècle, on écrivait donc bordeax (pour bordeaus), chevax (pour chevaus), generax (pour generaus), journax (pour journaus), maréchax (pour maréchaus), rameax (pour rameaus), reax (pour reaus), etc.

Le signe ressemblait donc à un x, lettre effective venant du latin, et finit par être confondu avec lui. Du coup, les graphies ne rendaient plus compte de la prononciation et on rajouta systématiquement des u devant les x[10].

Conclusion

Voilà donc comment « bordels » est devenu « bordeaux », mot désignant un groupe de petites bordes, un village de cabanes.

La ville de Bordeaux est loin d’être la seule à avoir un nom de cette origine, puisqu’on trouve encore les agglomérations de Bordeaux (Seine-et-Marne), Bordeaux-en-Gâtinais (Loiret), Bordes (Hautes-Pyrénées), Bordes et Bourdettes (Pyrénées-Atlantiques), Bordes-de-Rivière (Haute-Garonne), Bourdeaux (Drôme), Bourdeilles (Dordogne), Bourdelles (Gironde), etc.

Que les Bordelais de Gironde ne s’en fassent donc pas !

 

Stéphane Brabant

Prochain article en août 2018

 

 

[1] Robert historique, V° bordel.

[2] J. Cellard, Trésors des noms de famille, p. 267.

[3] P. Lagneau, J. Arbuleau et R. de Gans, Dictionnaire des noms de famille, p. 395, col. A.

[4] F. Brunot, Histoire de la langue française des origines à nos jours, t. I, p. 158.

[5] F. Brunot, op. cit., t. I, p. 169.

[6] Le s (ou x) du pluriel continue de se prononcer devant une voyelle et fait liaison : les enfants, les bons enfants, les beaux-enfants. Dans toutes les autres langues romanes du groupe occidental, celles qui ont formé le pluriel en s, le s continue d’être quasi systématiquement prononcé (occitan, catalan, aragonais, castillan, portugais).

[7] M. Grevisse, Le Bon Usage, § 68.

[8] M. Grevisse, Le Bon Usage, §§ 46-e et 533-b.

[9] La forme « velle » est encore très courante à la campagne, dans le sud-ouest de la France, pour désigner un veau femelle.

[10] F. Brunot, op. cit., t. I, pp. 494-495 ; M. Grevisse, op. cit., § 90, e.

Et aussi