Consultation publique – L’emploi des langues au sein des institutions, organes et organismes de l’Union européenne

La Médiatrice aimerait encourager le débat sur la meilleure manière, pour les institutions européennes, de communiquer avec le public, en assurant un équilibre acceptable entre le besoin de respecter et de promouvoir la diversité linguistique d’une part, et les contraintes administratives et budgétaires d’autre part.

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Consultation publique

Les commentaires doivent être soumis le 30 septembre 2018 au plus tard.

 

 

DLF Bruxelles-Europe vous invite vivement à répondre à cette consultation ! Elle nous concerne tous. L’avenir de l’Union européenne dépend de notre capacité à reconnaître et à utiliser sa plus grande richesse : la diversité des peuples, des langues, des cultures, et la diversité des idées et des talents qui en découle.


Le questionnaire, l’introduction et l’invitation à présenter des observations sont accessibles en cliquant sur ce lien :
https://www.ombudsman.europa.eu/fr/correspondence/fr/99005

Vous trouverez ci-après les réponses de DLF Bruxelles-Europe – laquelle est d’accord avec la conclusion de la Médiatrice :

L’emploi des langues sur les sites web des institutions, lesquels constituent l’une des premières sources d’information des personnes qui s’intéressent aux politiques et aux programmes de l’UE, suscite des interrogations. Il semblerait que chaque institution européenne décide seule si son site internet européen sera traduit ou non (et si c’est le cas, quelles parties le seront et dans quelles langues). Si les sites web ne sont pas accessibles dans toutes les langues officielles, l’accès à l’information est susceptible d’être difficile, voire impossible, pour une partie importante du public.

Les consultations publiques visant à recueillir les avis du public sur de nouvelles politiques ou sur d’éventuelles propositions législatives constituent une autre source d’inquiétude. Les restrictions linguistiques lors de ces consultations publiques risquent de limiter fortement la capacité du citoyen lambda à contribuer à ces consultations.


I. Règles et pratiques en matière de restrictions linguistiques

1. Il existe un manque de transparence (et peu de règles formelles) concernant la mise à disposition, par les divers services de l’administration européenne, d’informations dans les différentes langues officielles de l’UE. Il s’agit notamment des critères utilisés pour décider quelle(s) langue(s) employer dans des contextes particuliers. Comment peut-on pallier ces manques ? Quels critères supplémentaires, le cas échéant, devraient être appliqués ? 

DLF Bruxelles-Europe demande depuis des années le respect et l’application des Traités. Le non-respect du principe d’accès à l’information de tout citoyen dans sa propre langue est un déni d’égalité dont les conséquences sont dramatiques : désintérêt, méfiance des Européens vis-à-vis de l’UE et de ses institutions.


S’adresser aux citoyens de l’UE dans une langue qu’ils ne comprennent pas pour plus de la moitié d’entre eux, comprennent mal pour la plupart des autres, relève du mépris – et cela, tous le comprennent parfaitement.

Dans les faits, les informations réellement utiles sont réservées aux locuteurs anglais langue maternelle, et aux anglophones de très bon niveau pour ne pas dire aux rares bilingues.

Quels critères appliquer pour pallier ces manques? Les critères sont simples : égalité des citoyens, donc égalité linguistique.
Malgré les difficultés – difficultés que DLF Bruxelles-Europe ne nie pas – et problèmes soulevés par la stricte application des Traités, les institutions et en particulier la Commission doivent en respecter l’esprit et la lettre : la situation actuelle est inacceptable, et les efforts récents sont loin d’être suffisants.

À court terme, tout devrait être publié en quatre langues au moins : allemand, anglais, français, italien – les plus parlées (langue maternelle ou seconde langue).

Quant aux moyens, l’UE dépense beaucoup d’argent pour lutter contre l’euroscepticisme ; des actions sont menées, des subventions accordées, souvent sans suivi dans la durée. Le programme Erasmus même, pourtant louable dans ses intentions, aboutit trop souvent à des cours donnés en anglais à des étudiants utilisant un anglais appauvri pour communiquer… et donc à une reproduction « d’élites » coupées de la réalité culturelle et linguistique de l’Europe.


Il faut aussi prendre en compte le coût du monolinguisme : le recours à une langue unique, appauvrie de surcroît, coûte très cher, aussi bien en idées, talents et marchés perdus qu’en erreurs commises.

 

2. Chaque institution européenne devrait-elle disposer d’une politique linguistique ? Si oui, quel devrait en être le contenu ? Ces politiques devraient-elles être publiées sur les sites web des institutions ? Avec quel degré de précision ces politiques devraient-elles être décrites pour les cas précis dans lesquels le régime linguistique peut être restreint ? 

Si on peut admettre que chaque institution européenne puisse avoir sa propre politique linguistique, cette politique doit au moins être claire, et expliquée de façon compréhensible par tous… c’est-à-dire dans toutes les langues de l’UE ; accessible à tous, c’est-à-dire publiée sur les sites web, et visible ; argumentée, si elle peut l’être sans faux arguments.

À nouveau, l’UE a, ou peut se donner les moyens d’une politique linguistique en accord avec sa devise ; et dans un premier temps, de tout publier en quatre langues : à défaut de pouvoir se faire comprendre tout de suite, de tous et en toute circonstance, au moins cette pratique serait-elle un signal adressé aux locuteurs d’autres langues que l’anglais, une affirmation du principe de diversité. 

Il s’agit aussi de ne pas négliger l’essentiel ; ce n’est pas le choix ou les préférences des uns ou des autres au sein d’une institution qui doivent décider de sa politique linguistique, mais la demande et les besoins des citoyens : on comprendra qu’un rapport technique concernant très peu de monde soit publié en quatre langues – quatre, pas une seule ! –, en revanche voir des appels d’offre, des dossiers de subventions ou des informations utiles à tous accessibles en anglais seulement est aussi incompréhensible qu’inadmissible.

 

3. Chaque institution devrait-elle se doter d’une politique concernant les cas où elle peut fournir sur demande des traductions des informations ou des documents ? Si oui, quel cadre faudrait-il instaurer pour éviter des coûts exorbitants ? 

Le terme « coûts exorbitants » laisse perplexe, il manque des chiffres et une évaluation de ces coûts pour répondre. On peut supposer qu’en effet, au regard de la politique actuelle, les demandes de traduction d’informations ou de documents sont nombreuses et coûtent très cher.


Elles sont aussi un constat d’échec : informations et documents doivent être disponibles s’ils sont destinés au public ; pour une demande, combien de renoncements à comprendre faute de temps, de découragements devant la procédure à suivre, ou tout simplement faute de savoir quoi demander face à une page rédigée en langue étrangère ?


Si, grâce à une volonté d’appliquer enfin les principes d’égalité linguistique les institutions européennes parlent leurs langues aux Européens, il ne sera plus question que de réponses occasionnelles à des demandes spécifiques ; les institutions européennes devraient alors avoir une même politique pour de telles demandes, dans un souci de simplicité. Cela permettrait aussi, pourquoi pas, une mise en commun des ressources – et une baisse des coûts.

On ne peut en tout cas envisager de demander à une partie des citoyens de payer pour des traductions de documents que d’autres peuvent consulter gratuitement.

 

II. Sites web de l’UE 

 

4. Quels principes linguistiques généraux devraient s’appliquer aux sites web des institutions européennes ? Selon vous, quelles parties des sites web de l’UE devraient, en particulier, être disponibles dans toutes les langues officielles, ou dans un grand nombre de celles-ci ? 

Les sites web sont aujourd’hui le principal, pour ne pas dire le seul outil de communication des institutions – les messages sur Facebook ou Twitter tiennent souvent davantage de messages promotionnels.
Ces sites web devraient tous, sans exception, être consultables dans toutes les langues officielles de l’Europe, non pas en partie mais en totalité. Il ne peut y avoir de compromis si l’UE doit continuer d’exister. Pourtant, la situation actuelle est déplorable sur le site de la Commission, le plus important en termes d’informations sur l’UE et de participation à une activité citoyenne.  


Les pages proposant un « choix de langues », dont le menu déroulant ne contient que « en » (anglais), ou affiche plusieurs langues, mais s’ouvre sur une page où tout, hormis le titre, est en anglais ne se comptent plus.

Quand d’exception la page existe en plusieurs langues (rarement 24 !), les liens permettant d’obtenir des informations plus pointues sont en anglais.On peut difficilement imaginer mieux pour dire aux non-anglophones qu’on se moque d’eux, qu’ils sont des « sous-citoyens » de l’Europe.

La Commission européenne est certainement à même de faire pour ses citoyens ce que font des groupes politiques pour leurs électeurs – leurs sites sont, eux, traduits en plusieurs langues –, et de respecter la loi.
(v. Les aspects juridiques de l’usage de la langue anglaise dans la communication de la Commission européenne)

 

5. Serait-il utile de publier des résumés des questions-clés dans toutes les langues officielles, ou dans un grand nombre de celles-ci ? 
Des résumés seraient certainement préférables – dans toutes les langues officielles – à la politique actuelle du quasi-tout-en-anglais. Cependant ce serait un pis-aller, qui ne mettrait pas fin à la discrimination subie par plus de la moitié de la population.

 

6. Est-il acceptable, dans certaines circonstances, de fournir des informations dans un nombre restreint de langues, plutôt que dans toutes les langues officielles ? Si oui, quels devraient-être les critères de sélection de ces langues (par exemple, l’importance démographique des personnes qui parlent cette langue, le niveau de diversité linguistique au sein de la population…) ? 

Il faudrait tout d’abord préciser quelles seraient ces circonstances, et combien de langues on entend par « nombre restreint ». Comme dit plus haut, les quatre langues les plus parlées sont un minimum, et c’est insuffisant.

Cependant, et quoiqu’il puisse y avoir des sujets qui intéressent davantage certains pays de l’UE que d’autres, ce qui concerne un seul pays devrait concerner aussi les autres, de près ou de loin – sinon, peut-on parler d’Union ? – et donc les informations sur ce sujet devraient être disponibles pour tous.

S’il faut des critères de sélection, la solution existe : personne ne parlera les 24 langues de l’UE, mais tous peuvent facilement en comprendre, et très bien, plusieurs. La pratique généralisée de l’intercompréhension permettrait, dans chaque famille de langues, d’en choisir une : pas nécessairement la plus parlée, plutôt celle la plus à même d’être comprise par les locuteurs des autres langues de cette famille. (Intercompréhension)

Ce que DLF Bruxelles-Europe voudrait réaliser, sans grands moyens : faire connaître et offrir l’intercompréhension à tous, l’UE peut le faire rapidement et à grande échelle ! Et ainsi réduire les coûts de traduction, faciliter la compréhension et les échanges – linguistiques et culturels – entre les peuples de l’UE.

 

III. Consultations publiques

 

7. En avril 2017, la Commission européenne a adopté un nouveau règlement intérieur rendant obligatoire la publication dans toutes les langues officielles de l’UE des documents relatifs aux consultations publiques sur les «initiatives prioritaires» du programme de travail annuel de la Commission. Toutes les autres consultations publiques doivent être au moins accessibles en anglais, en français et en allemand. Les consultations publiques touchant à «l’intérêt public général» doivent être accessibles dans les autres langues également. De plus, les «pages des consultations publiques ou résumés de celles-ci doivent être traduits dans toutes les langues officielles de l’UE». Selon vous, cette politique assure-t-elle un bon équilibre entre le besoin de respecter et de soutenir la diversité linguistique d’une part, et les contraintes administratives et budgétaires d’autre part ? Est-ce le type de politique raisonnablement susceptible d’être adoptée par d’autres institutions européennes ? 

La Commission européenne ne respecte ni ne soutient la diversité linguistique. Si on ne peut que se féliciter de tout progrès dans ce domaine, il ne faut pas oublier cependant qu’une politique effarante de soumission totale à l’anglais a été menée durant des années par la Commission, et que l’équilibre linguistique est loin d’être rétabli – ni que les dégâts tant politiques et économiques que culturels sont lourds.

On ne saurait l’exprimer mieux que François Grin : C’est comme une schizophrénie collective. Une banalisation de l’omniprésence de l’anglais a un effet de légitimation de cette langue, et les pays européens, par bien des décisions, alimentent ce mouvement. Mais dans le même temps, le discours officiel continue de célébrer les beautés du plurilinguisme.

Les contraintes administratives n’existent que du fait de la Commission elle-même : à privilégier l’emploi de l’anglais au détriment d’autres langues, à n’embaucher que des anglophones, on crée effectivement – en lieu et place de l’environnement plurilingue qui aurait dû s’épanouir au sein de la Commission européenne –, une contrainte dont il sera difficile de se défaire sans une volonté forte.


Les contraintes budgétaires relèvent elles aussi d’un choix ; la Commission a fait celui de dépenser beaucoup pour sa communication, peu pour la diversité linguistique qui lui assurerait une meilleure communication.

Et, comme nous l’avons dit dans la réponse 1, le monolinguisme peut coûter cher (v. sur ce sujet l’analyse de Dominique Hoppe)    


IV. Autre

 

8. L’unique législation spécifique relative à l’emploi des langues au sein de l’administration européenne date de 1958, époque à laquelle les institutions ne comptaient que six États membres et quatre langues officielles. Pensez-vous que, dans les circonstances actuelles, une nouvelle législation serait utile ? Pensez-vous plutôt que la gestion des questions linguistiques devrait se faire en dehors d’un cadre législatif détaillé ?

L’expérience, avec l’exemple de la Commission, a prouvé que laisser la gestion des questions linguistiques se faire en dehors d’un cadre législatif précis est une erreur.
La législation de 1958 ne doit pas être remise en cause, en revanche elle pourrait être réaffirmée en termes plus précis: personne en 1958 n’aurait pu imaginer une institution renonçant volontairement aux langues des pays fondateurs et à la richesse de la diversité des pays d’Europe. 

 

9. Toute augmentation du volume d’informations et de documents publiés dans toutes les langues officielles de l’UE engendrera des coûts de traduction supplémentaires. Comment prendre en charge ces coûts additionnels, selon vous ? En prenant des fonds ailleurs dans le budget de l’UE ? En affectant à cette activité des financements complémentaires provenant des États membres concernés ? D’une autre manière ? 

La réponse à cette question se trouve dans les points 1 et 7 ; les coûts sont loin d’être excessifs – le désormais classique « un café par an et par habitant » l’illustre bien –, et s’il faut faire des économies, il faut les faire ailleurs : les langues de l’Europe peuvent être sa richesse, et l’Europe ne se fera pas sans elles.
L’Union n’avancera pas sans ses peuples. Les peuples de l’Union n’avanceront pas sans leurs langues et cultures…  (Abdou Diouf)


La question du coût excessif est soulevée pour imposer l’anglais langue unique au prétexte d’économies ou de « rationalité » ; c’est un mauvais choix, qu’on le fasse de bonne foi ou par paresse, par snobisme, ou par complaisance à l’influence anglo-saxonne.

 

10. Dans quelle mesure la technologie peut-elle être utilisée pour fournir des traductions entre les différentes langues de l’UE ? Dans la mesure où les traductions « automatiques » ne sont pas toujours parfaitement exactes, est-ce un prix acceptable à payer pour disposer d’un accès plus rapide et plus rentable aux documents que si l’on n’avait pas recours à celles-ci ? 

Il serait certainement dommage de ne pas utiliser un outil tel que la traduction automatique. Elle peut faire gagner beaucoup de temps, donc de l’argent ; toutefois, elle est, non seulement « pas toujours parfaitement exacte », mais souvent loufoque, pleine de faux-sens et contre-sens, et source d’erreurs : s’en remettre à la traduction automatique sans relecture attentive d’un traducteur professionnel – et non pas du secrétaire ou de l’assistant qui se trouve là, dont ce n’est pas le métier même s’il maîtrise la langue – serait peu sérieux et indigne des institutions européennes.    

L’UE a les moyens, aussi, de développer des traducteurs automatiques qui ne passent plus par l’anglais langue pivot. Pourquoi pas l’intercompréhension pour les machines ? Elles seraient plus efficaces pour traduire, par exemple, l’espagnol vers l’italien, plutôt que l’espagnol vers l’anglais puis l’anglais vers l’italien.

On pourrait d’ailleurs, sans attendre, appliquer cette méthode à la traduction classique : le rédacteur d’un article, d’une information, d’un rapport, devrait écrire dans sa propre langue quel que soit le document, et être traduit directement vers la langue cible.

Demander à des locuteurs d’autres langues de rédiger en anglais pour les faire traduire ensuite y compris vers leur propre langue, ou passer par l’anglais langue pivot de façon systématique est une fausse économie et une absurdité.

On aboutit à une pauvreté d’expression et à une uniformisation de la pensée, une menace pour l’Europe et pour ses démocraties.  L’uniformité, mère de tous les totalitarismes…

 

 

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