Le changement, c’est maintenant ?

Article paru dans la revue DLF numéro 270

2018-12-arbre-languesDepuis quelques mois, on sent en Europe un frémissement, une prise de conscience des méfaits de l’anglais lingua franca, un regain d’intérêt pour le plurilinguisme ; si le sujet revenait régulièrement sur le tapis, jusqu’à récemment ce tapis était plus souvent rose terne que rouge.

Philippe Leglise-Costa se fâche face au monolinguisme anglais lors d’une réunion des représentants permanents, Michel Barnier s’exprime en français devant les journalistes (et c’est un événement… le français est tombé bien bas !) ; des universités organisent un peu partout des conférences, l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) une semaine plurilinguisme et pluralité culturelle ; des articles paraissent çà et là, pour ridiculiser ou fustiger l’invasion d’anglicismes (Marianne, L’Express, Le Figaro…) ; à Bruxelles, l’Alliance française propose une série de conférences, Le monde en archipels, pour une mondialisation multilingue. Entre autres !

Certes, toutes ces manifestations n’ont rien de nouveau, mais leur fréquence sur une courte période semble annoncer une évolution. Quand on leur ajoute l’entrée de l’éducation plurilingue et interculturelle dans les programmes scolaires, et la consultation publique lancée en septembre dernier par la médiatrice de la Commission européenne sur L’emploi des langues au sein des institutions, organes et organismes de l’Union européenne (réponses de DLF B-E sur le site), on se prend à espérer.

Cependant, c’est insuffisant et les progrès ne viendront pas de la Commission, qui semble surtout soucieuse d’imposer l’anglais en dépit du Brexit, après l’avoir décrété langue dominante¹ au mépris des traités et des règles – et des autres langues officielles.

On ne voit pas pourquoi les divers responsables de la situation actuelle seraient soudain touchés par la grâce plurilingue : si nous voulons une Union riche de sa diversité et de ses talents, il faut continuer de leur en expliquer – sans s’énerver… – les enjeux.

Si rien ne change, si la vocation de la servilité dénoncée en son temps par de Gaulle reste la seule ambition, l’UE continuera de réduire sa conception du monde aux valeurs économiques, politiques et socioculturelles du modèle états-unien.

Se laisserait-elle imposer des traités à son désavantage, permettrait-elle aux GAFAM d’échapper à la fois à l’impôt et aux lois européennes, renoncerait-elle à ses valeurs et à ses idéaux au profit d’une logique économique tout anglo-saxonne – pas très efficace par ailleurs –, sans l’influence au fil des décennies, au sein des institutions européennes et parmi quelques-uns de nos gouvernants, d’une certaine façon de « penser le monde en anglais » ?

La question mérite d’être posée, encore davantage quand ce monde est pensé dans un anglais appauvri et réduit à une fonction véhiculaire par les non-anglophones, fortement désavantagés et de facto en situation subalterne… quelles que soient leurs prétentions ou leurs illusions quant à leur niveau en anglais.

Quant à la réponse, elle reste la même pour les tenants d’une UE forte et indépendante : il est urgent de ne plus attendre et d’exiger l’application des lois.²
Maintenant.


V. L. – Délégation DLF Bruxelles-Europe

 

1. L’entrée dans l’UE des pays de l’Est est un faux prétexte : eussent-elles été respectées par les pays fondateurs, ces pays se seraient adaptés aux règles.
2. Sans oublier que relayer les informations, relever les infractions, écrire à son député, à un magazine, protester quand on nous parle en pseudo-anglais est à la portée de tous.

 

 

 

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