Conférence DLF Bruxelles – multilinguisme

DLF Bruxelles-Europe-Claire-Goyer a le plaisir de vous inviter le
Mardi 26 mai conférence-débat «quelle(s) langue(s) parle-t-on dans les institutions européennes ?»
KIKOZENKOI ?
à 19h30, au Petit Théâtre Mercelis
rue Mercelis 13 – 1050 Bruxelles-Ixelles

Élisabeth Morin-Chartier, député européen « La langue, fondement essentiel de l’identité »
José Bové,
député européen «Pas d’OGM dans la langue française »
Chloé Dessaint du cabinet de Pierre Moscovici, Commission européenne
Delphine Bourgeois, échevine chargée de l’Europe, commune d’Ixelles
Miguel Angel Martinez,
ex-vice-président du Parlement européen chargé du multilinguisme
Olga Cosmidou,
ex-directeur général de l’interprétation et des conférences au Parlement européen

 


Les marrons d’Élisabeth Morin-Chartier

Elisabeth MORIN-CHARTIER

Les fréquentations d’Élisabeth Morin-Chartier vont de Jules César à Jean-Pierre Raffarin, et de Martin Schulz au citoyen lambda de la région Poitou-Charentes. Vaste programme !

Capessienne en Histoire-Géographie, inspectrice générale de l’Éducation nationale, présidente du Conseil régional et aujourd’hui – depuis 2007 – député européen, elle préside le collège des questeurs qui prend toutes les décisions quant au fonctionnement de la vie des parlementaires.

Alors on cause en quoi ? Élisabeth Morin-Chartier cite le général De Gaulle : « Nous ne voulons pas d’une Europe dont les États membres seraient broyés comme des marrons dans une purée. »
Les valeurs fondatrices de l’Union européenne, c’est le respect des cultures, et c’est pour cela que c’est un bonheur de travailler au Parlement européen. Les langues sont le fondement essentiel de ces identités ; la député est inquiète face aux tendances à l’uniformisation comme aux États-Unis. Elle cite trois cas de figure : en séance plénière avec toutes les options d’interprètes,  elle s’exprime en français ; dans les réunions à interprétation réduite elle s’adapte, en optant pour une des langues qu’elle maîtrise suffisamment bien ; sans interprète… tout le monde passe à l’anglais ! Avec des exceptions, comme les Roumains ou les Bulgares qui préfèrent le français, la langue européenne des Lumières, la langue du pays de Descartes, de l’expression logique et rationnelle.
Élisabeth Morin-Chartier ne déteste rien tant que la logorrhée : « En politique c’est ce qu’il y a de pire, car le plus beau c’est de bien exprimer ses idées ». Ses collègues sourient de ses prises de parole pédagogiques, elle se reconnaît de l’empathie, de la conviction et une graine d’humour, trois qualités que les interprètes sont parfaitement capables de maîtriser.
Dans l’hémicycle la député ne lit pas un texte, sa pensée est assez préparée pour maîtriser à la seconde près la minute ou minute 30 de son intervention. Ainsi, en parlant dans sa langue maternelle, elle est percutante et transmet parfaitement son message.

Les OGM linguistiques de José Bové
José Bové ph ap


José Bové
a été élu député européen le 7 juin 2009. Il est actuellement vice-président de la commission Agriculture et développement rural au Parlement européen.

 

Quand José Bové entend un de ses collègues députés européens français, belge ou luxembourgeois commencer son discours en anglais, il bondit ! Incroyable cette autocensure qui diminue le rôle de la langue française dans l’Union européenne !
« Quand on est francophone on s’exprime d’abord en français parce que parler sa langue, c’est le moyen d’aborder les sujets de façon précise, alors qu’en utilisant l’anglais sous prétexte de facilité de communication on emploie un jargon qui aboutit à une standardisation technicienne de la pensée européenne ; impossible alors d’avoir une pensée complexe ! »
« Parler mal, dans une autre langue que la sienne, va à l’encontre de tout ce qui se construit au niveau européen » ajoute le député. Ce jargon qui homogénéise et banalise la pensée désespère souvent les interprètes qui ne peuvent alors qu’appauvrir encore le discours. Et José Bové de déplorer cette dérive de fond d’une Europe qui est construite, rappelle-t-il, sur les différences qui nous unissent. « Dans l’hémicycle tout devient très technocratique, alors qu’une saine colère dans sa langue maternelle se révèle souvent pertinente ! »
José Bové reconnaît que la construction d’une pensée, pour qu’elle soit accessible aux interprètes, est un apprentissage : « Lorsque je veux traiter un collègue de faux cul, je change et je dis votre discours est hypocrite ! »…
Dommage, regrette-t-il, qu’il n’y ait plus de culture de l’oral au niveau scolaire, et surtout universitaire. « Les jeunes ne sont plus confrontés à l’expression publique. Ils manquent de formation pour défendre un texte publiquement ; je sais que les cours d’éloquence sont considérés comme désuets mais ce serait une bonne chose. »
« À la commission agriculture, l’anglais a toujours été la langue institutionnelle ; pour des raisons budgétaires, lorsque nous n’avons que deux langues d’interprétation, le français est mis à l’écart. Dans un trilogue de négociation, nous avons pourtant besoin d’une très grande précision. La voix originale ne doit pas être trop couverte par l’interprète ; il faut pouvoir entendre le ton, l’expression, la conviction de l’orateur. Passer au tout-anglais neutralise les passions et surtout, insidieusement, mène à une vision politique basée sur le modèle anglo-saxon, une architecture singulière qui s’éloigne du modèle du droit romain, et ce n’est pas neutre : l’anglais est constructeur d’un ordre européen, différent de celui de l’Europe des Droits
fondamentaux ! »
Cette dénonciation est très concrète, la règle des Traités n’est pas respectée. José Bové donne un exemple précis : aujourd’hui, dans le recrutement du personnel l’anglais est obligatoire, impossible de se faire embaucher sans l’anglais au Parlement européen. Un candidat parlant cinq langues, mais pas l’anglais, se fera rejeter.

Un plébiscite quotidien, Chloé Dessaint chez Pierre Moscovici
Chloé Dessaint
Chloé Dessaint est chargée du dossier multilinguisme, éducation et culture au cabinet du commissaire européen Pierre Moscovici.
Depuis son diplôme de l’Institut d’Études Politiques de Paris, Chloé Dessaint travaille régulièrement pour Pierre Moscovici : conseillère au Ministère de l’Économie et des Finances, collaboratrice du député du Doubs.
Aujourd’hui assistante du Commissaire européen, elle a la charge, outre de l’Éducation et de la Culture, du Multilinguisme.
Et, affirme-t-elle, « On ne badine pas avec la langue française », comme l’a répété le Commissaire ayant la responsabilité des Affaires économiques et financières, de la fiscalité et des douanes, lors d’un dernier Salon du Livre.
Donc, Poètes vos papiers ! La langue française, au-delà des mots, véhicule une sensibilité et une histoire, la francophonie ne se définit pas seulement comme une unité linguistique, mais bel et bien comme une communauté culturelle et politique. Quelle place a-t-elle, en 2015, au sein de la Commission européenne, où l’on doit pratiquer, comme au Parlement européen, 24 langues … dont l’anglais ? Le français contribue-t-il incontestablement au multilinguisme ?
Pierre Moscovici insiste : « Quoi de plus politique que la langue ? Elle est le bras armé des idées autant que l’outil diplomatique des nations. À l’ère des contacts dématérialisés et de l’effacement progressif des frontières nationales, la langue fait partie intégrante de cette nouvelle géographie.
La langue française, en tant que bien commun ouvert à chacun, est un apôtre de la multi-culturalité. Elle est semblable au projet européen : elle n’est pas une réalité immuable mais, par essence, un plébiscite de tous les jours, un édifice en construction, qui n’est riche que des bonnes volontés. »

Frites « sauce manioc » pour Delphine Bourgeois
Delphine Bourgeois c

 

 

Échevine de l’Europe à Ixelles, la commune où siège le Parlement européen, Delphine Bourgeois est une jongleuse : quand elle va des bâtiments des institutions européennes à la Maison communale place Fernand Cocq, elle traverse un quartier multilingue où se côtoient plus de 170 nationalités différentes !

Qui cause en quoi, quand un tiers des habitants de la commune sont des citoyens européens non Belges ? Répondre est un défi quotidien, Delphine Bourgeois entend le relever en jetant des ponts entre les institutions et les citoyens, en faisant vivre l’Europe dans sa dimension multiculturelle et multilingue.
Parler dans sa langue, c’est déjà agir : l’échevine vient de mettre en place un conseil consultatif des Affaires européennes dans sa commune.
Elle a rédigé un ouvrage intitulé 100 questions sur l’Europe.
C’est elle qui a organisé une mémorable cérémonie d’accueil pour la nouvelle législature du Parlement européen sur le Parvis, avec notamment une parade de l’orchestre Frites sauce manioc du quartier Matongé tout proche.
Et enfin, symbole de paix et de liberté, elle a fait transférer un pan du Mur de Berlin, sur l’Esplanade, près du centre des visiteurs…
En quelles langues les discours d’inauguration ? Chacun parlait la sienne.

Le musée de Miguel Angel Martinez
  Miguel Angel Martinez copy copy

Miguel Angel Martinez a été député européen, vice-président du Parlement européen chargé du multiliguisme jusqu’en 2014.
« House of European History ! » s’exclame-t-il… « Vous vous rendez compte, en anglais, pour bien indiquer que nous sommes une colonie des États-Unis ! »

 

Miguel Angel Martinez a la fougue d’un jeune homme, lui qui, vice-président du Parlement européen pendant dix ans avait la charge du multilinguisme, est aujourd’hui président de la Commission « bâtiment » de la Maison de l’Histoire européenne : il faut trouver, pour ce musée, un nom commun, compréhensible dans les 28 pays de l’Union, et l’administration tente d’imposer l’anglais, parce que « compréhensible partout »… les réunions se succèdent, et une solution serait un choix latinisant, comme Domus Histori
Autre anecdote que l’ancien député raconte, le service médical lui prépare un dossier pour les médecins de l’hôpital où il va se faire soigner à Madrid : tout le courrier est en anglais ! Déjà au guichet d’accueil, la réceptionniste comprend mal et se trompe de service…
Si Miguel Angel Martinez se bat, ce n’est pas pour le multilinguisme en tant que tel, c’est pour la démocratie : l’Europe ne peut être un projet démocratique sans le respect de la langue de chacun et si chaque député doit pouvoir s’exprimer dans sa langue, chaque citoyen doit pouvoir être compris dans la sienne. On élit des représentants parce qu’on a confiance en eux, pas parce qu’ils parlent anglais.
La diversité linguistique et culturelle est inscrite dans les Traités de l’Union européenne. Le multilinguisme en est le reflet : les citoyens européens ont le droit de suivre les travaux parlementaires, de poser des questions et recevoir des réponses dans leur langue.

Le café d’Olga Cosmidou
Olga CosmidouOlga Cosmidou, qui parle grec, français, anglais, italien, allemand et espagnol, a été pendant 19 ans d’abord Directeur, puis –depuis la création du poste– Directeur général de l’Interprétation et des Conférences au Parlement européen. Lors de l’adhésion de la Grèce à l’Union européenne en 1981, c’est elle qui avait mis sur pied l’Unité grecque de l’Interprétation dont elle a été Chef pendant 13 ans.
Son credo se résume ainsi : « Il n’y a pas de vraie démocratie sans respect de l’identité culturelle des peuples ; la langue est inscrite dans l’ADN de chaque culture. »
Le Parlement européen travaille en 24 langues, soit théoriquement 552 combinaisons possibles, grâce à plus de 2000 interprètes et 675 traducteurs qui passent souvent, quand leur langue est le croate ou le letton par exemple, par une langue relais (plus ou moins officiellement, c’est l’anglais ou le français, l’allemand, l’espagnol, l’italien).
Olga Cosmidou s’emporte contre les détracteurs du multilinguisme, souvent attaqué de manière injuste et extrêmement populiste car ce n’est pas en supprimant des langues qu’on rapprochera les citoyens de l’union.
Certains députés veulent imposer l’anglais comme langue unique : le tout en anglais, sous prétexte de réduire les coûts qui sont de l’ordre de 280 millions d’euros par an pour le Parlement, un peu plus de un milliard pour l’ensemble des institutions de l’Union ; soit 2,30 € par citoyen et par an, le prix d’un café précise Olga Cosmidou.
La fonctionnaire ne cesse de le répéter : « Chaque langue apprise est une fenêtre sur le monde qui facilite l’intercompréhension, base de toute démocratie. Tous les citoyens doivent avoir la possibilité de dialoguer avec tous leurs élus, avec toutes les institutions et tous les services publics en Europe.
Dans ses choix budgétaires, l’Union doit privilégier et préférer les dépenses pour le respect des langues de chacun aux campagnes publicitaires visant à combattre le pessimisme eurosceptique. Les langues sont le moyen le plus efficace pour parvenir au rapprochement des citoyens avec leurs élus. »

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