La langue de l’Europe, c’est l’intercompréhension !

article paru dans la revue DLF n°255, dans la rubrique Les langues de l’Europe

Les langues de l’Europe, la langue de l’Europe, pluriel ou singulier ? Mais quelle langue au singulier ?
L’anglais des institutions européennes ? Ni l’anglais qu’on aime, ni même un « nouvel anglais » qui serait une lingua franca : mais un anglais fautif, incorrect. Pour rire un peu ou se désoler, selon sa nature, il suffit de lire ou d’entendre quelques uns de nos hommes politiques européens…

L’esperanto, malgré de louables tentatives, échoue à faire l’unanimité. Cette langue, inventée par le docteur Zamenhof dans un ghetto, est universelle, ses avantages et ses qualités sont indiscutables, mais elle ne «prend» pas. Il manque une volonté politique en Europe, peut-être aussi se trouverait-on devant le même problème qu’avec l’anglais : une langue c’est une culture, un monde, des racines, un mode de pensée ; qu’en serait-il de la diversité et de sa richesse ?

Si nous optons pour le singulier, toutes les lamentations, toutes les mises en garde n’y pourront rien, ce sera l’anglais.
Un anglais, une langue fautive, autant dire des intentions et des décisions fautives : on ne revient pas sur les liens entre langage et pensée, entre clarté de l’expression et clarté des idées ; tout ou presque a été dit, et bien dit.
Une pensée unique, c’est inquiétant… fautive, encore davantage. Sans oublier que l’anglais, même le vrai, le bel anglais correctement écrit et parlé, a tout de même le défaut d’être parfois imprécis.

Alors le pluriel. Mais quel pluriel… Celui de trois ou quatre langues, allemand, anglais, français, italien – dans l’ordre alphabétique pour ne pas paraître donner la priorité à l’une plutôt qu’aux autres. Les vingt autres langues, eh bien ! la plupart de leurs locuteurs parleront… anglais. On tourne en rond.

Un vrai pluriel, toutes les langues : les citoyens européens ne parleront pas vingt-quatre langues, les politiques et les fonctionnaires européens non plus.
La traduction est peut-être, certainement, la langue de l’Europe, mais quelle traduction ? Avec celle qui consiste à traduire de la langue source vers l’anglais, puis de l’anglais vers la langue cible… on revient au point de départ, et aux mêmes risques de la pensée unique et de l’imprécision.

Les langues, la langue de l’Europe, c’est la traduction, oui, bien sûr… mais pas seulement. Si les langues de l’Europe, la langue de l’Europe, ce n’était pas tant la traduction que l’intercompréhension – qui permet de s’exprimer dans sa propre langue et de comprendre celle des autres.

On en parle beaucoup, mais beaucoup n’en ont jamais entendu parler1. En Suisse, des actions ont été menées pour faire connaître l’intercompréhension ; à Bruxelles ou en France, nous avons eu des ateliers d’initiation, on lit parfois un article dans la presse, des organismes s’en occupent activement depuis des décennies ; le projet européen MIRIADI est lancé depuis 2012 avec le soutien de la Commission européenne, et puis… Et puis, dans l’ensemble, l’intercompréhension reste une affaire de spécialistes, de linguistes, de chercheurs, au mieux de passionnés de langues, et demeure inconnue des autres. De nombreux sites mettent des outils à la disposition du public2 , mais on avance avec lenteur.

Pourtant, c’est plus facile qu’il y paraît au premier abord. Certes, parler à peu près correctement une ou deux langues en plus de la langue maternelle aide considérablement, mais ce n’est pas indispensable pour débuter. Une analyse montre même que « ce qui est à première vue surprenant […] est que la compréhension de texte en langue inconnue semble largement indépendante du répertoire plurilingue individuel3 ».

Que manque-t-il à l’intercompréhension pour devenir, sinon tout de suite la langue de l’Europe, du moins un outil précieux pour aider à sa construction ? Peut-être un peu plus de publicité, une volonté de proposer aux citoyens européens des programmes d’apprentissage simultanément dans tous les pays – pourquoi pas dans les entreprises ?

Imaginons une Europe (un monde ?) où chacun parlerait sa propre langue et serait compris de la plupart… Où chacun pourrait exprimer toutes les nuances de sa pensée avec la subtilité qui manque dès lors qu’on veut se servir d’une langue autre que la langue maternelle ; où un auditeur entendrait les intonations, le ton, la sincérité estompés quand un orateur s’exprime dans une langue qui n’est pas la sienne.

Les avantages ne s’arrêteraient pas là. L’intercompréhension suppose aussi une attention à l’autre, un respect de l’autre. Le souci de s’assurer qu’on a été compris y conduit naturellement, et va de pair avec celui d’être aussi clair que possible.

Utopique ? Si les conseils des spécialistes avaient été mis en place dans les écoles dès le plus jeune âge – et à peu de frais – depuis tant d’années, nos enfants pratiqueraient aujourd’hui l’intercompréhension.
Une évidence : avant de parler leur langue maternelle, les enfants l’écoutent, au moins un an ou deux, parfois davantage. On peut se demander si on ne fait pas fausse route en imposant, au début de l’apprentissage d’une langue, de la parler plutôt que l’écouter ou la lire, et laisser chacun s’essayer à la pratiquer à son propre rythme. N’oublions pas qu’à mesure qu’on comprend une, deux, trois langues, il devient plus facile d’en comprendre d’autres… Et puis aussi de les parler, au moins sommairement.

Véronique Likforman

1. DLF a publié, en 2006, un article intitulé « L’intercompréhension des langues » (no 219, p. 15, et sur www.langue-francaise.org, onglet « DLF »).
2. Entre autres, Galatea, EuRom4, EuroComRom, Comprendre les langues romanes,www.eu-intercomprehension.eu/activities.html…
3. « Approche empirique de l’intercompréhension : répertoires, processus et résultats », de Raphael Berthele et Amelia Lambelet dans Lidil. Revue de linguistique et de didactique des langues.

 

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