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Parce qu’Un monde dans lequel ne serait plus parlée qu’une seule langue serait un monde d’une effroyable solitude.
(Claude Levi-Strauss)

                                                                                                    Claude_Hagège

Parce que le laminage des langues et des cultures
dans 
un moule unique n’est pas une fatalité.
(Claude Hagège)

 
 

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Parce que, C’est la société toute entière, ce sont les acteurs de l’économie au quotidien, qui inventeront, testeront, adopteront les solutions les meilleures. Et, de ce point de vue, la Francophonie, qui a su rester à mesure humaine, et les pays francophones, qui de par leur taille et leurs statuts différents constituent un ensemble unique et équilibré sur l’ensemble du monde, représentent un cadre éminemment favorable. (M. Abdou Diouf)

Jean-Marie_Gustave_Le_Clézio-press_conference_Dec_06th,_2008-2Parce qu’On n’a pas le choix de sa langue. La langue française… était une fatalité, une absolue nécessité. Cette langue m’avait recouvert, m’avait enveloppé, elle était en moi jusqu’au tréfonds…

J’ai longtemps cru qu’on avait le choix de sa langue. Alors, je rêvais de parler le russe, le nahuatl, l’égyptien. Je rêvais d’écrire en anglais, la langue la plus poétique, la plus douce, la plus sonore. Pour mieux réaliser ce rêve, j’avais entrepris d’apprendre par coeur le dictionnaire, et je récitais de longues listes de mots.

Puis j’ai compris que je me trompais. On n’a pas le choix de sa langue. La langue française, parce qu’elle était ma langue maternelle, était une fatalité, une absolue nécessité. Cette langue m’avait recouvert, m’avait enveloppé, elle était en moi jusqu’au tréfonds. Cela n’avait rien à voir avec la connaissance d’un dictionnaire, c’était ma langue, c’est-à-dire la chair et le sang, les nerfs, la lymphe, le désir et la mémoire, la colère, l’amour, ce que mes yeux avaient vu premièrement, ce que ma peau avait ressenti, ce que j’avais goûté et mangé, ce que j’avais respiré. Les mots n’étaient pas ceux d’une liste, ils étaient des choses, des êtres vivants. Ils étaient âpres, doux, légers, fugitifs et déroutants, décevants parfois, pièges mielleux, horreur physique, souvent résonnant comme des coques vides, mais aussi dansant, enivrant, les mots du jour, du jouir, de la jubilation – et même jouant avec la mort.
C’était la langue française. Ma langue. Ma personne, mon nom, en quelque sorte. Sans le savoir, sans le vouloir, elle me donnait sa beauté, sa douceur. En moi étaient tous les sons retenus depuis la petite enfance, les sons mouillés, les «r» gutturaux, les nasales, les sons qui font bouger les lèvres vers l’avant – et qui permettent aux autres de reconnaître de loin quelqu’un qui parle le français.
Pour moi qui suis un îlien, un descendant de Breton émigré à l’île Maurice, quelqu’un d’un bord de mer, qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, quelqu’un qui n’a pas de terre, qui ne s’enracine pas dans un terroir, comme un homme qui marche le long d’un boulevard et qui ne peut être ni d’un quartier ni d’une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes – la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j’habite. Non pas la langue que j’entends, ni celle qui s’écrit dans les livres, mais la langue qui parle au fond de moi, quelquefois même sans mots, juste un mouvement instinctif, quelque chose qui tremble, qui trouble, qui passe, qui pose des pierres.
La langue française, si belle, si souple, si flexible. Encore pleine de cette émouvante maladresse des langues neuves, de cette rugosité des langages de paysans. Multipliant les doublets, les struments, les auxiliaires. «Il s’en est allé», «Il pleut», «Quelle heure est-il?» Et tous ces diminutifs: «soleil», «alouette», «demoiselle». Le rire et le savoir, éclatants dans ces mots, dans ces tournures, quelque chose de tendre, d’inachevé. Cette très grande précision dans les termes du réel, et ce flou charmant dans l’abstrait, dans l’idée. Cette langue si contraire au latin d’administrateurs et d’avocats, à l’allemand des prêcheurs et à l’anglais, langue d’archers, d’arpenteurs.
Comment imaginer un monde sans cette langue? Par tout ce qu’elle porte de rural – les grandes plaines du Nord et de l’Ouest, les bocages, les rivières douces, les villages, les rites du blé, de la vigne, les secrets des dernières forêts, où, sous Louis XIV, erraient encore les meutes de loups et les hardes d’aurochs – la langue française est munie d’éternité. Langue complète, faite de la graine et du son, langue métisse. Semblable au créole, encore vivante, encore mutante.
L’affreux, le détestable, c’est quand le pouvoir (économique, militaire, colonial) habite une langue, comme un énorme ver. L’horrible, c’est le «rayonnement», je veux dire cet Ubu roitelet qui impose ses règles, savonne la bouche des enfants qui disent des gros mots ou parlent le breton dans la cour des écoles, ou, pis, ce bourgeois imbu qui tourne en dérision les accents du terroir, ou cet âne qui rabâche ses dictées et ses poésies piteuses dans les maternelles, ce foutriquet vêtu de science qui singe les langues des puissants, et ce nostalgique momifié qui insuffle dans la veine séchée de l’agonisante ses relents d’accordéon et de poulbots larmoyants.
Sans doute n’y a-t-il jamais eu d’autre question que celle des frontières, maudites lignes en pointillé qu’il faudrait bien effacer. Le Rio Grande comme un Achéron noyant la misère des «dos mouillés», le nouveau Rideau de fer contenant les damnés de l’Est, Algésiras comme le chancre du monde moderne, enfermant derrière ses barbelés les enfants aux yeux trop noirs. Ghettos, camps, territoires infamants, et ces mers où chavirent les boat people. Contre cela, je voudrais tant que la langue française soit la langue de la liberté, la langue de l’espoir. Qu’elle renonce à ses pouvoirs et à son or, à ses centuries et à ses Mururoa, à ses «minorités» et à son «droit du sang» – quand c’est elle, avec ses merveilleux rêves, qui est le sang! Qu’elle porte toujours, à tous ceux qui ont faim de réalité, les effluves de la terre douce, des champs profonds, la poudre d’or qui flotte au-dessus des aires, et le babil léger de l’enfance, comme pour faire durer éternellement le temps des cantilènes et des premiers romans.
Chaque fois qu’une langue meurt, c’est une tragédie qui touche le monde tout entier. Acaxée, zoé, faraon, langues vieilles comme la glaciation du Würm, et que l’intolérable des conquérants espagnols a effacées à jamais du continent américain. La langue française, si jeune et si forte, et mûre aussi de tant d’expérience, doit être surtout le lieu d’asile de tous ceux que l’aliénation de l’ère industrielle menace, et leur servir de mémoire. C’est son devoir, c’est aussi sa chance de survivre.
 J. M. G. Le Clézio