Cette page est dédiée à Claire Goyer, la fondatrice et présidente d’honneur de DLF Bruxelles-Europe. Elle sera complétée – éventuellement avec votre aide. Contactez-nous si vous avez des textes, articles, photos, vidéos…

Les cendres de Claire Goyer sont dans la petite crypte (n° 8338) au Père Lachaise à Paris.

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Claire Goyer, présidente de DLF Bruxelles-Europe, est décédée brutalement le mercredi 25 décembre 2013 d’une rupture d’anévrisme. Sa disparition soudaine a laissé abasourdis, sans voix, sa famille, ses amis, ses compagnons de combat pour le multilinguisme, tous ceux qui partageaient ses idées, ses projets, ses convictions. Cette page réunira ses articles, les conférences qu’elle a organisées, des photos… et l’hommage que DLF lui a rendu. Quelques jours avant sa disparition, elle avait adressé ses vœux à tous.

Car, de mourre-bourdoun Qu’un pople toumbe esclau, Se tèn sa léngo, ten la clau Que di cadèno lou deliéuro…
Car, même si, mordant la poussière, Un peuple tombe en esclavage, S’il garde sa langue, il garde la clé Qui de ses chaînes le délivre…
For, even if, biting the dust, A people falls into slavery, If they keep their tongue, they keep the key That liberates them from bondage…
Frédéric Mistral, Nobel 1904


GALERIE PHOTOS

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HOMMAGE Soirée du 12 février 2014 – Hommage à Claire Goyer – textes, photos, vidéo

Le 12 février 2014, la Représentation permanente française auprès de l’Union européenne organisait une cérémonie d’hommage à Claire Goyer, la présidente de la DLF Bruxelles-Europe, disparue le 25 décembre 2013.

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Intervention de Rolland Westreich, auteur-romancier et animateur-formateur en écriture, intitulée « Le cauchemar de la Direction de l’interprétation ».
Rolland Westreich

Le cauchemar de la Direction de l’Interprétation

 

 

 

 

 

Depuis plusieurs semaines, un spectre hante les couloirs des institutions européennes ; depuis plusieurs semaines, un spectre hante l’esprit de Madame la Directrice générale de l’Interprétation auprès desdites institutions européennes : le spectre de la langue unique. Personne ne sait comment cette langue est née.
Mais les bruits de couloir sont formels : « En ces temps de restrictions budgétaires et de simplifications procédurières, une langue unique sera moins chère que vingt-quatre ! » Personne ne sait non plus d’où provient son appellation.
Mais déjà, les adeptes de l’eurôôpich se font de plus en plus nombreux ! L’eurôôpich se parle comme le globish – euh pardon, comme l’anglais ; il s’agirait du « meilleur compromis possible » entre toutes les langues de l’Union : prédominance de l’anglais, persistance du français, castagnettes espagnoles et consolidations allemandes, sans oublier, selbstverständlich, puisqu’il serait surtout parlé à Brussel-Bruxelles, un ensemencement d’Algemeen Beschaafd Nederlands ; l’eurôôpich se baragouine, son sens est toujours ouvert à l’interprétation ; l’eurôôpich est parfait pour ne rien dire de profond, d’intelligent, de subtil, ni surtout, horresco referens, de personnel.
Bref, l’eurôôpich est la langue rêvée des administrations. Madame la Directrice est atterrée, qui parle elle-même six langues.
La devise de l’Union européenne proclame : « Unie dans la diversité », le multilinguisme est un principe fondateur de l’Union, une preuve de démocratie appliquée, de gouvernance intelligente. Madame la Directrice sait que seuls les régimes immatures ou totalitaires se sentent menacés par l’existence de plusieurs langues. Elle sait que le multilinguisme fonde la richesse économique et le leadership mondial de l’Union.
Si l’eurôôpich était enseigné dans les écoles, les enfants perdraient leur identité culturelle. En conséquence, elle lance une campagne contre la langue unique.
C’est le moment que choisissent les eurôôpichistes pour sortir leur argument massue : « Nous avons un marché unique, une monnaie unique, un ciel unique, des prisunic ; si nous voulons une union politique, nous devons couronner l’édifice par une langue unique qui fondera l’universalité européenne. »
Mais Madame la Directrice du Multilinguisme elle aussi a gardé son maître atout pour le combat final : « L’universel ne réside pas dans l’uniformité, l’universel réside au plus profond de nos singularités ! »
Vaincu, l’eurôôpich s’évanouit en fumée… mais vigilance, met en garde Madame la Directrice de l’Interprétation, on ne sait pas sous quelle forme il peut ressusciter !

Rolland Westreich, d’après une idée d’Ambroise Perrin 12/02/2014


Intervention de Marc Gendron, écrivain, « Fantasia multikulti ».

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Chère Claire, oyez cette mini Fanta­sia multi­kulti à votre mémoire, pour que de Saint-Malo à Gaspé en passant par Zanzibar nous nous rappro­chions de vous ivre d’idiomes sur une note impré­gnée d’un brain de folie.
Permettez-moi de refuguer Je ne suis pas un titi ni een Brusselaar mais un ad mare usque ad mari. Or il faut faire play court car le temps file à la francesa tout en nous abî­mant la couenne sans régler la dive cuenta.
From the bottom of my heart au bout des lèvres je vous offre ce flori­lège d’ergousses rejoy­ciennes et miennes pour buildinguer ce freedôme of speech qu’en toute taalangue vous défen­diez Québec et ongles.
So long, tot straks, à la revoyure, bises bald. Tschüß et hasta la vista, à chaque journey soufi sa pen, et les requiems dégotés sous le Fagott iront dalli dalli se lover dans le giron au bois de votre affable mercy siè-siè.
En guise d’amadeus, chère Claire, je vous dédie, à vous qui aimiez tant le françois, ma traduction d’un poème de Celan qui après la barbarie de la Shoah s’efforça de creuser sa langue pour la renouveler.

Le monde qu’il faut balbutier, chez qui j’aurai été l’invité, un nom, suinté sur le mur, pourléché par une plaie


Intervention du Prof. Françoise Wuilmart, directrice du CETL et du CTLS  « Connivence » F. Wuilmart
Il y avait une grande connivence entre Claire et moi. La connivence est un type de relation rare, privilégié, qui se passe de mots. Tout est dans l’intuition commune à deux personnes, dans le regard échangé spontanément, dans le sourire, que Claire avait si beau.
Quand deux personnes en connivence sont environnées d’événements ou de gens, elles savent, tacitement qu’elles ressentent la même chose.
Une connivence de femme aussi, une connivence dans l’amour de la Belle Cause à défendre, de l’optimisme militant, qui ira jusqu’au bout, quoi qu’il advienne. Une confiance mutuelle, inébranlable comme le roc. Une certitude d’être taillé dans le même matériau. Un sentiment de participer de la même énergie cosmique. Une connivence d’empathie, d’affection, d’amour. Mais surtout, une relation qui tient du mystère, du non-dit, d’un non-dit qu’il ne faut surtout pas dire, d’un ressenti non nommé et non nommable, mais en parfaite harmonie.


Chers amis, Merci à tous, nous avons réussi, grâce à vous, tous ensemble, une belle soirée mercredi soir.
René nous l’a écrit, Claire aurait apprécié les gens, les mots, le ton, c’était son style. Il s’est vraiment passé quelque chose mercredi. Il a ajouté, comment les remercier tous ? Nous pourrions lui répondre : “Ton sourire est notre plus beau remerciement !”
La soirée d’hommage était très belle, elle aurait été heureuse d’être avec nous, disait Juliette ; c’est avant tout grâce à votre présence, parce que tous ceux qui étaient là ont admiré et aimé notre présidente.
Merci à tous, à ceux qui sont venus – parfois de loin – à ceux qui ont parlé de Claire Goyer avec émotion, à ceux qui ont su évoquer à travers des textes le travail accompli à la tête de DLF Bruxelles-Europe, merci aussi à tous ceux qui n’ont pu venir et désiraient partager cet hommage de tout cœur.
Merci particulièrement à Philippe Etienne, Représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne et à Ariane Trichon ; à DLF, représentée par Guillemette Mouren, qui a tenu avec générosité à s’associer à DLF Bruxelles-Europe pour l’organisation de la soirée; à Françoise Wuilmart, directrice du CETL – Centre européen de traduction littéraire – pour le financement de l’expo photo, à nos amis du Maroc qui se sont occupés du buffet, à Pierre Roland et Alicia Perrin pour les intermèdes au violon.
Merci également à l’Alliance française et à son directeur Thierry Lagnau qui nous accueillent chaleureusement lors des réunions du conseil d’administration.
Nous allons rassembler les textes, les mettre en ligne avec la vidéo de la soirée, grâce à la dynamique équipe de Euractiv. DLF doit continuer à défendre la diversité linguistique, avec l’aide et le soutien de tous.
Nous devrons poursuivre la coopération avec ceux qui aidaient et soutenaient notre action. Parmi eux l’OEP, l’Observatoire européen du plurilinguisme, dont le président Christian Tremblay était avec nous mercredi .
L’OEP a travaillé en étroite collaboration avec DLF Bruxelles-Europe depuis les débuts, Claire Goyer était entrée dans son Conseil d’administration en 2012. Un de ses derniers projets était de tenir les Assises européennes du plurilinguisme à Bruxelles en 2016. DLF Bruxelles-Europe tient à faire aboutir ce projet et tous pourront prendre part à sa réussite.

À très bientôt.


CONFÉRENCE – 6 décembre 2013

Le 6 décembre 2013, Claire Goyer avait présenté une conférence pour le cercle culturel de la
Commission européenne Pensée libre pour l’Europe,  intitulée « Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle… Qui a peur de la diversité ? »
Il s’agissait d’expression orale, Claire Goyer voulait récrire la transcription avant que le texte soit publié sur son blog. Nous devions le faire ensemble, mais elle n’est plus là pour parfaire cette réécriture . Il semble préférable de garder ce texte tel quel, et tous ceux qui avaient autant de plaisir à l’écouter qu’à la lire pourront presque l’entendre parler. Le débat n’a malheureusement pas été transcrit. Je cite Madame Nadine De Loore : « … la conférence a été très appréciée, le débat qui a suivi était particulièrement intéressant. Nous avons rarement eu une conférence-débat aussi animée ! Claire était très enthousiaste, enjouée et ses propos étaient clairs et édifiants… »
Véronique Likforman

« Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle » Qui a peur de la diversité ?

Tout d’abord, je n’ai pas la prétention d’épuiser le sujet, mais je suis passionnée par la question de la survie des langues : je suis convaincue que la diversité est une richesse, qu’elle soit linguistique et culturelle ou biologique.
Il est vrai qu’à chaque époque, une langue et une culture dominantes ont fait reculer cette diversité. Sumer a été supplanté par Akkad qui a imposé sa langue aux Sumériens, le monde romain et le latin ont dominé la Méditerranée et fait disparaître les langues locales ; et depuis quelques décennies ce rôle de glotophage a été joué par l’anglais.
On observe toutefois une évolution depuis quelques années : cette évolution ne va pas nécessairement vers un monde monolingue où tout le monde parlerait la même langue pour se comprendre, mais bien vers un monde où le plurilinguisme constituera un atout considérable et même une compétence indispensable pour affronter la globalisation. Le cas des États-Unis : il est intéressant de constater le changement qui s’opère dans l’un des pays réputés les plus monolingues de la planète, les États-Unis.
Rappelons la devise du peuple américain : one country, one language, one flag (un pays, une langue, un drapeau). À l’heure actuelle, dans de nombreux États les Conseils d’enseignement public ouvrent des classes en immersion ou classes bilingues, à partir de la maternelle. L’enseignement se fait en deux langues  alternativement, un jour sur deux. Il s’agit le plus souvent de classes anglais / espagnol, anglais / mandarin ou anglais / français, bientôt anglais / portugais.
En Californie et en Floride, la langue majoritaire est devenue l’espagnol. On évoque souvent aujourd’hui les États-Unis comme un pays bilingue anglais/espagnol. Les classes bilingues anglais / français se trouvent en particulier à New-York, en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane (i). Ces filières sont très populaires auprès des familles déjà bilingues mais les parents monolingues séduits par la méthode et conscients de ses atouts s’empressent d’yinscrire leurs enfants, en espérant que leur candidature sera retenue. Les files d’attente sont longues.
En ce qui concerne plus particulièrement le français, on observe un renouveau d’intérêt pour la langue d’héritage, heritage language, dans le Maine et en Louisiane alors que pendant longtemps les Acadiens déportés là en 1755 par les Anglais après le grand dérangement, véritable nettoyage ethnique, cachaient leur origine et anglicisaient leur nom pour éviter l’hostilité de la population.
Quels avantages offre une éducation bilingue ? Des recherches sur le cerveau et des tests scientifiques qu’on a fait passer à des enfants aussi bien qu’à des adultes révèlent qu’un  bilingue est  plus précis et plus rapide et que son cerveau est plus actif que celui d’un monolingue. « De nouvelles études montrent que le cerveau multilingue est plus agile, plus rapide, mieux à même de faire face à des ambiguïtés, de résoudre les conflits et même de résister à la maladie d’Alzheimer et à d’autres formes de démence », nous dit Jeffrey Kluger (ii). La difficulté principale pour développer ces filières reste de trouver des professeurs qualifiés. Aux États-Unis, des universités ont ouvert des formations en éducation bilingue, avec une certification à la clé (ex : Hunter College, New-York).
Pour l’anecdote, Laurent Fabius a rendu visite à PS 58, la première école de New-York à avoir ouvert une section bilingue, à Brooklyn. DLF Bruxelles-Europe avait publié un reportage sur cette école dès l’ouverture en 2008 (revue no 227, sur le site). Huit écoles publiques ont depuis ouvert un enseignement bilingue FR/EN à New-York. À la rentrée 2013, la Brooklyn Middle School MS 51 (niveau collège) a été inaugurée. Cet exemple illustre à quel point les représentations de la langue ou des langues ont changé.
En effet au XIXe siècle et jusque dans les années 1950, dans nos pays occidentaux une langue nationale unique était imposée pour créer, disaient les politiques en place, une meilleure cohésion nationale. Dans les écoles, il était même interdit de parler le patois local ou une autre langue sous peine d’être puni. C’est ainsi que beaucoup d’immigrés ne parlaient pas à leurs enfants dans leur langue d’origine pour leur permettre, croyaient-ils, de mieux s’intégrer. On pensait aussi qu’apprendre une autre langue avant cinq ans pouvait être un handicap pour l’apprentissage de la langue naturelle. Les mentalités ont bien changé ! En Europe aussi, l’immersion linguistique connaît actuellement un engouement. Il s’agit d’une approche alternative à l’apprentissage traditionnel des langues étrangères, mise en pratique depuis longtemps dans les écoles européennes avec le succès que l’on connaît.
À Bruxelles, de plus en plus d’écoles pratiquent ce système avec le néerlandais comme langue d’immersion –et beaucoup utilisent la méthode EMILE, enseignement matière intégrée en langue étrangère.
Des problèmes de financement freinent ce qui est pourtant une nécessité, car les statistiques révèlent que le chômage est beaucoup plus élevé chez les monolingues que chez les bilingues : 20 % de chômage à Bruxelles, 40 % chez les jeunes. (Le Plan Marnix, dont l’objectif est de  promouvoir le multilinguisme dès le plus jeune âge pour tous les petits Bruxellois, a été lancé en septembre dernier.)
Une étude commanditée par la Commission est arrivée aux mêmes conclusions que Kluger :
« L’accès à l’information et la nécessité de naviguer parmi celle-ci est un talent précieux à l’heure actuelle. Si l’esprit multilingue permet de regarder les choses selon plusieurs perspectives différentes, alors on peut dire que l’esprit multilingue est bien adapté aux temps modernes. » (Étude 2009) La connaissance des langues est un enrichissement culturel et humain formidable et elle est un atout essentiel dans l’économie mondialisée, mobilité oblige. Les entreprises le disent : l’anglais ne suffit pas.
En Europe, 11 % des marchés sont perdus à cause d’un manque de connaissance des langues. La réalité du terrain, une langue hypercentrale aujourd’hui : Des années 1950 au début du XXIe siècle, on observe une lente mais inexorable ruée vers l’anglais (Swaan). En 2012, le baromètre européen des langues montre que si les Européens pensent que le multilinguisme est très important, pratiquement 100  % des jeunes en Europe apprennent l’anglais en LV1, avec des résultats relativement médiocres puisque seulement 14 % peuvent le parler très bien. Plus de 40 % ne savent qu’une seule langue, la leur.
Un autre constat, pas si paradoxal : le multilinguisme recule ainsi que le  niveau de la langue naturelle. Les deux sont liés. La diffusion et la domination de l’anglais comme seule langue totalement mondiale, déplaçant les autres langues internationales, ont atteint des dimensions qu’on n’avait jamais observées dans l’histoire de l’humanité.
Gordon Brown n’a-t-il pas déclaré peu avant son départ du 10 Downing Street que son ambition était de faire de l’anglais une langue planétaire ? Nombreux sont les linguistes qui dénoncent cette hégémonie (Phillipson, Fishman, Grin, Baetens-Beardsmore et bien d’autres), car elle implique une hégémonie de la pensée. Fishman (Américain) parle d’une killer-language, langue tueuse. Phillipson a publié English yes, English only, no. Une langue n’est pas neutre. Les États membres peinent à suivre les politiques linguistiques lancées par l’UE : LM+ 2, langue maternelle + deux autres langues.
Au Royaume-Uni l’enseignement des langues est devenu facultatif en 2006, mesure rapportée en 2012 devant la prise de conscience du handicap que représente le monolinguisme dans le monde global, fût-on anglophone.
La malédiction de Babel peut-elle être envisagée comme un plus ? On compte aujourd’hui dans le monde près de 6 000 langues, dans moins de 200 États souverains. L’État unilingue et uniculturel représente donc une utopie dans le monde actuel, même si cette utopie demeure très présente dans les idéologies occidentales. Il y a d’abord la diversité linguistique territoriale – 214 langues au Congo RDC,  plus de 700 en Nouvelle-Guinée, et plus de 1  600 langues ou variétés en Inde. Il y a ensuite la multiplicité linguistique moderne de la migration : dans le Grand Londres on parle plus de 260 langues, et dans la région de Toronto, de Montréal ou de San Francisco on en compte autant.
Une des conséquences de l’inter-connexion de plus en plus grande de l’ère numérique est que le déplacement et la mort de langues minoritaires se sont accélérés de façon exponentielle au cours des dernières décennies, (une langue meurt tous les 10 jours) de telle sorte qu’on entrevoit l’éventuelle disparition de la majorité des langues du monde dans moins d’un siècle (Hale, 1992 ; Krauss, 1992).
Aujourd’hui, la bataille pour la survie des langues se joue sur internet. L’Unesco a chiffré cette perte à 50 %. Mais, dans le même temps, la montée en puissance des pays émergents confère aux langues de ces pays un pouvoir correspondant à leur pouvoir économique et politique. Lespays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud)sont en train de constituer des pôles d’influence où l’on ne communique pas nécessairement en anglais, mais en brésilien, espagnol, russe, hindi, chinois. Le français est aussi une langue hypercentrale dans l’espace francophone. Le 4 décembre s’est tenu à Paris un forum économique francophone avec 560 chefs d’entreprise.
Je conclurai sur l’espace européen qui est relativement pauvre en nombre de langues : 24 langues officielles, 60 langues régionales. Cette multiplicité de langues peut sembler compliquée à gérer dans un espace politique commun. Mais c’est avant tout un héritage culturel impossible à refuser. Il est inscrit  dans l’ADN de l’Europe.
Il faut se libérer, nous dit Michaël Oustinov, « d’une vision purement techniciste des langues, ravalant celles-ci au rang de simples instruments interchangeables, alors que chaque langue constitue une vision du monde qui lui est propre ». La question linguistique ne peut obéir exclusivement à des considérations de rationalisation administrative, comme c’est le cas à la Commission, ou dans les agences centralisées. « Une lingua franca ne pourra jamais satisfaire les besoins de communication des citoyens européens », écrit Leonard Orban.
Dès lors la voie est toute tracée : plutôt que de rêver à une hypothétique langue unique – anglais ou espéranto – mieux vaut prendre acte avec le linguiste Claude Hagège que « l’Européen devra élever ses fils et ses filles dans la variété des langues et non dans l’unité  ».

Le monolinguisme sera-t-il l’illettrisme du XXIe siècle ?

(i) – Révolution bilingue pour la communauté francophone de New York Fabrice Jaumont et Jane Ross. (lien) – La vitalité du français en tant que langue d’origine aux États-Unis, Les communautés francophones aux États-Unis, Jane F. Ross et Fabrice Jaumont 2013. (lien) (ii) – The Power of the Bilingual Brain by Jeffrey Kluger / Salt Lake City, Monday, July 29, 2013 (lien)


CONFÉRENCE – 3 décembre 2013 – Conférence-débat, organisée par DLF Bruxelles-Europe

Organisée par la délégation DLF (diversité linguistique et langue française) de Bruxelles-Europe, le débat a mis en avant des modèles de multilinguisme institutionnel réussis. William Frei, Ministre suisse chargé des relations avec le Parlement européen, Marc Gendron, écrivain canadien et Oliver Paasch, Ministre de la Communauté germanophone de Belgique étaient les invités de ce débat.

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Le multilinguisme, ça marche ! Qui a peur de la diversité ?

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Ambroise Perrin ouvre le débat qui sera un débat optimiste puisqu’il s’agit de trois pays où Le multilinguisme ça marche ! et présente les intervenants : William Frei, ministre chargé des relations avec le Parlement européen, Représentant permanent de la Suisse auprès de l’Union européenne, Olivier Paasch,ministre de l’enseignement, de la formation et de l’emploi de la communauté germanophone de Belgique, et Marc Gendron, écrivain canadien.

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AP – Débarrassons-nous d’un cliché, en Suisse la langue commune ce n’est pas les comptes en banque secrets ? Les Québécois se sentent-ils aussi Canadiens que les anglophones ? … Nous sommes ici sous l’égide de Monsieur Philippe Étienne, ambassadeur et représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne, merci à Ariane Trichon, conseillère à la Représentation permanente de la France.

 Ariane Trichon : Bienvenue à la représentation permanente de la France Je saisis aussi l’occasion de féliciter et remercier Claire Goyer d’avoir à nouveau pris l’initiative d’organiser une réunion sur un thème qui nous est cher à tous Le multilinguisme ça marche, un thème que la Représentation permanente et les autorités françaises promeuvent et qui est d’une acuité particulière sur la scène européenne où l’on peut légitimement s’inquiéter de l’omniprésence de l’anglais à tous les niveaux.
Je souhaiterais ici rappeler que la Représentation permanente soutient toutes les associations et initiatives en faveur de la francophonie qui peuvent servir de relais aux débats d’idées et à la diffusion des valeurs francophones. DLF Bruxelles-Europe est sans doute l’une des associations les plus actives, l’engagement et le dynamisme à toute épreuve de Claire Goyer méritent d’être soulignés ici.
La RP dans son rôle de maison de France, sur la scène européenne est très attachée au respect de la règle linguistique et des traités et à l’usage du français dans les institutions européennes, et elle rappelle tant qu’elle peut et à toute occasion le principe du multilinguisme  ; elle rappelle aux fonctionnaires français et aux collègues compatriotes expatriés que le français est une des trois langues de travail des institutions européennes, elle a une vigilance accrue notamment auprès du service européen des relations extérieures, qui est le nouvel outil diplomatique de l’Union européenne et donc sa vitrine, dédié notamment au recrutement des fonctionnaires en cours et à la maîtrise du français, et puis enfin évidemment la RP travaille en étroite synergie avec le service de coopération et d’actions culturelles de l’ambassade, l’alliance française et le bureau de l’OIF qui s’est fait représenter dans le cadre des programmes d’apprentissage du français en ciblant au mieux les personnes qui peuvent utiliser le français dans leur travail.

AP – La présidente de DLF, Claire Goyer a mis en exergue sur l’invitation on ne peut bien défendre sa langue qu’en parlant celle des autres… Attention à l’anglais qui submerge toutes les autres langues… Alors Claire Goyer, est-ce que DLF est une machine de guerre contre l’anglais ?

CG -Je ne sais pas si c’est une machine de guerre en tout cas ce que nous voulons être, c’est un groupe de pression ; des groupes de pression, il y en a beaucoup à Bruxelles, et bien nous en sommes un, parmi d’autres.

AP – Monsieur Olivier Paasch, est-ce que je peux me permettre de vous poser une petite question : vous, les Belges germanophones on doit souvent vous confondre avec des Allemands ?

OP – oui à l’extérieur de notre petite communauté germanophone de Belgique ça nous arrive d’être considérés comme des Allemands ; c’est dû à la langue parce que notre langue maternelle depuis toujours est l’allemand ; il faut savoir que notre communauté fait partie de la Belgique depuis 1920, depuis le traité de Versailles. La langue maternelle parlée dans cette région a toujours été l’allemand, mais aujourd’hui la communauté germanophone fait partie de la Belgique depuis longtemps, depuis 40 ans, 50 ans même ; la langue allemande est reconnue comme langue officielle en Belgique, donc nous nous sentons vraiment Belges mais parlant allemand.

AP – Claire Goyer était en train de nous expliquer l’essence même et l’identité de l’association DLF.

CG – Je ne veux pas être longue parce que je veux laisser la parole à nos invités et au public mais bien sûr nous sommes un groupe de pression, toutes les explications sont sur la notice qui a été distribuée ; je voudrais quand même insister sur le fait que de l’autre côté il y a quelque chose de très important : nous avons vraiment besoin de soutien, de mécènes et bien sûr d’adhérents ; parce que vous le savez bien, quand on nous rencontre on nous dira toujours : combien de divisions ! Je voulais simplement vous dire pourquoi nous avions décidé de faire cette conférence. Dans l’Union européenne, par souci de simplification vous le savez, on est en train de donner à la langue anglaise un pouvoir exorbitant. On n’a pas vraiment calculé le coût du non-multilinguisme, il faudrait le faire en terme de démocratie ou en terme de déficit démocratique ; c’est en fait un fossé qui se creuse entre l’Europe et les citoyens. Je pense que cela aura tôt ou tard des conséquences ; c’est un sujet dont nous avons débattu de nombreuses fois dans nos tables rondes, voyant bien le déclin des autres grandes langues européennes. Aujourd’hui nous avons décidé d’être résolument positifs, optimistes, de discuter de modèles d’institutions multilinguisme qui marchent. Avec des défis inévitables évidemment mais il est bon de nous rappeler qu’il y a d’autres modèles dans le monde. Je voudrais quand même dire que nos trois invités ce soir ont un point commun : leur pays est un état fédéral. Est-ce que cela explique cela, je ne sais pas, mais le multilinguisme fait partie de sa structure . Comment ça marche au niveau de l’État, au niveau de l’éducation, au niveau de l’économie, des relations sociales. Dans quelle mesure leur modèle pourrait servir d’exemple pour éviter l’uniformisation linguistique, l’appauvrissement de la pensée auquel on assiste aujourd’hui.

AP – Claire, vous vouliez également dresser le portrait de nos trois invités en quelques mots pour dire quels sont leurs points communs ?

CG – D’abord ils appartiennent à un état fédéral, bien sûr deux d’entre eux sont impliqués directement dans le fonctionnement de leur gouvernement puisque William Frei est ministre chargé des relations avec le Parlement européen à la Mission Suisse, et Olivier Paasch est ministre de l’éducation et de la formation dans la partie germanophone du pays. Vous avez les notices biographiques de nos trois invités et vous pourrez vous y reporter facilement. Notre 3e invité est un peu atypique et nous apportera une autre façon peut-être de voir les problèmes du Québec et du Canada.

AP – William Frei, comment des gens qui ne parlent pas la même langue arrivent à bien vivre ensemble ?

WF – C’est très simple, c’est parce que la constitution l’établit. L’article 4 de notre constitution dit que la Suisse est un état plurilingue.

AP – L’allemand, le français, l’italien et une quatrième langue ?

WF – Oui, et le romanche. Mais une fois dit cela on n’a pas dit grand chose ; je voudrais juste prendre une minute pour rappeler les trois principes pour la mise en œuvre du plurilinguisme en Suisse.
C’est d’abord la liberté de langues, c’est-à-dire que chaque résident suisse est libre de parler la langue de son choix dans ses relations privées, et y compris dans les affaires. Il est possible qu’une société anglaise décide dans ses activités de parler l’anglais ; une société chinoise qui s’établirait à Genève peut très bien décider de parler le chinois et si vous êtes engagé chez eux vous pouvez parler le chinois.
C’est possible parce qu’il y a la liberté de langues au niveau privé. Le deuxième principe c’est la subsidiarité, c’est-à-dire que la langue officielle est décidée au niveau du canton, c’est le canton qui décide quelle est la langue officielle sur son territoire.
Nous avons 26 cantons, 17 d’entre eux ont décidé pour l’allemand, 4 ont décidé pour le français, 1 pour l’italien ; il y a trois cantons qui sont bilingues, c’est le canton de Berne, du Valais et de Fribourg et un canton qui est trilingue c’est le canton des Grisons où on parle le romanche, l’italien et l’allemand.
Lorsque les cantons sont bilingues, c’est à nouveau la question de la subsidiarité, c’est au niveau de la commune ou des districts qu’est décidée la langue officielle ; le rapport avec les administrés, ainsi que l’enseignement est fait dans la langue du canton.

AP – Quel est le pourcentage de Suisses qui sont bilingues ?

WF – Bilingues avec quelle langue, avec l’anglais ?

AP – Bilingues avec l’une des trois ou quatre langues du pays, sans compter l’anglais.

WF – Je peux répondre assez simplement : il n’y a pas de statistiques fiables. Si on prend les connaissances minimum d’une autre langue nationale tout le monde est bilingue, et si on prend des connaissances approfondies c’est beaucoup moins ; donc tout dépend des statistiques, comment vous posez la question.
Ce qui est important c’est que la connaissance de la langue est appliquée territorialement, ça veut dire que sur une parcelle de territoire suisse il n’y a qu’une seule langue officielle qui s’applique. C’est au fond une juxtaposition du monolinguisme, le multilinguisme existe au niveau fédéral, des entités, des autorités fédérales ; parfois cela prête à confusion. La question était très bonne, elle permet de préciser cela, voilà.

AP – Alors quels sont les défis, parce que vous avez cité l’anglais pour le bilinguisme, est-ce que tous les francophones, tous les germanophones parlent l’anglais, est-ce que l’anglais risque d’être un jour un peu… est-ce qu’on peut imaginer un germanophone suisse avec un francophone suisse qui pour se comprendre vont se mettre à parler en anglais ?

WF – Alors je vais tout de suite casser un mythe, les Suisses ne naissent pas polyglottes. On le devient, il y a l’enseignement, c’est important, donc la capacité au fond de présenter une autre langue assez tôt, au niveau du primaire, une autre langue nationale. Et c’est le cas pour les cantons suisses-allemands, les cantons romands, le Tessin…
Il y a eu un coup de semonce en 1997, le canton de Zurich a décidé d’introduire l’anglais en première primaire, c’est-à-dire avant le français, le français est enseigné en troisième ou en quatrième primaire. Il y a eu beaucoup de difficultés politiques à cela, donc cela a été introduit de manière volontaire, facultative.
En 2006 il y a eu un vote populaire, le canton de Zurich par à peu près 60 % des votants a décidé de rejeter au secondaire l’enseignement du français. Vous voyez que nous ne voulons pas abandonner cette capacité assez tôt d’apprendre une autre langue nationale. Parfois chez les jeunes, pas tous, vous entendez dire l’allemand ce n’est pas une langue extraordinaire, c’est une langue rébarbative, le français c’est ringard. English is cool vous entendez, ce sont les jeunes, mais dans la réalité quand même ils apprennent bien volontiers ces différentes langues, pas tous volontiers mais enfin ils apprennent, et puis il y a des institutions qui permettent de mieux se connaître.

AP – C’est quand même étonnant que les deux langues se mélangent pas, le français et l’allemand ; en tant qu’alsacien j’ai cette habitude, on commence une phrase en alsacien, en français, on la termine en allemand et on met au milieu quelques mots de français, un espèce de baragouinage… est-ce que les deux, le français et l’allemand sont purs ?

WF – La question comporte la réponse : on ne parle pas le hochdeutsch en Suisse, et puis ça dépend des cantons, chaque canton a son dialecte. Quand un Romand apprend le hochdeutsch il a ensuite des difficultés à parler directement dans une conversation…
Ceci étant, il y a une courtoisie, les Suisses allemands, quand ils parlent, quand il y a un Romand, versent tout de suite au français. Je dois dire que c’est une des particularités au niveau fédéral, le bilinguisme entre l’allemand et le français, quand vous avez une réunion de travail on parle indifféremment chacun sa langue c’est-à-dire essentiellement allemand et français, on peut poser une question en français et l’autre répond en allemand, chacun étant supposé avoir des connaissances passives de l’autre langue, et ça se passe très simplement.
C’est vrai qu’il y a des termes au niveau fédéral… on peut passer d’une langue à l’autre mais l’allemand, le hochdeutsch n’est pas une langue suisse. C’est une langue officielle mais ce n’est pas une langue qui serait, disons dans les gènes des Suisses allemands.

AP – Par exemple le mot pomme de terre en Alsace on dit grumbere, et artäpfel, dans le Bas-Rhin et dans le Haut-Rhin, et en Suisse comment dit-on ?

WF – En Suisse on dit simplement kartoffel mais on le mange de façon différente.

AP – Et en Belgique germanophone comment dit-on pomme de terre ?

OP – Vu que chez nous on parle le ruhrdeutsch, on va dire simplement kartoffel mais il faut savoir qu’il y a encore quelques dialectes, quelques patois dans notre petite région…

AP – On va tout de suite au Canada, on dit patate au Canada ?

MG – Patate…

AP – Olivier Paasch est-ce que tout le monde sait en Belgique que chez eux, chez vous, chez nous, on parle allemand ?

OP – Non, non on n’a pas un sondage de statistiques représentatives mais la communauté germanophone a fait un tour de Belgique il y a à peu près un an et demi, nous avons fait une série de conférences vidéos dans la rue, des conférences trottoir et nous avons pu constater qu’il y a un grand nombre de Belges qui ne savent pas que la communauté germanophone existe et que la langue allemande depuis 1963 est reconnue comme langue officielle en Belgique.

AP – Vous êtes un peu le village d’Astérix, retranché… ?

OP – Oui, on dit toujours des germanophones, si on les connaît, que nous sommes les derniers Belges ; d’une certaine manière c’est vrai parce que nous sommes les derniers à être venus en Belgique en 1920 ; c’est vrai qu’en communauté germanophone nous avons un intérêt à nous faire connaître en Belgique, c’est important aussi aux alentours de la sixième réforme d’État, qu’on ne nous oublie pas.
Nous faisons pas mal de publicité via notre ministre président Karl-Heinz Lambertz qui est quand même fort présent à la télévision francophone comme à la télévision flamande, la communauté germanophone est quand même aujourd’hui une entité fédérée à part égale par rapport aux autres communautés, donc nous sommes représentés à tous les niveaux fédéraux où il y a des comités de concertation.
Moi-même je représente par exemple la communauté germanophone dans la conférence des ministres de l’enseignement de la Belgique, j’ai même l’honneur d’en être le président, probablement parce que les francophones et les Flamands ne savent pas se mettre d’accord sur un président, les germanophones ne dérangent pas donc j’ai même l’honneur de pouvoir représenter la Belgique tout entière au Conseil européen des ministres de l’enseignement. J‘y étais lundi passé et c’est intéressant bien sûr pour moi, normalement je représente une toute petite communauté mais là c’est toute la Belgique qui malgré tout en Europe reste toujours petite.

AP – Alors justement comment faites-vous pour ne pas vous faire avaler par les vieux grands frères ?

OP – La communauté germanophone est protégée quelque part par la constitution ; il faut dire que la Belgique a été très généreuse avec sa petite minorité de langue allemande, depuis 1973 nous disposons d’un Parlement propre avec une certaine autonomie culturelle et comme je l’ai déjà dit, aujourd’hui on est considéré comme une entité fédérée à part égale par rapport aux autres, donc on est protégé par la Constitution ; il est vrai la Belgique évolue, vous l’avez remarqué il y a une sixième réforme d’état qui se prépare, certains n’excluent pas qu’il y en aura encore une septième.
Par exemple, à partir du moment où les communautés de régions qui existent encore en Belgique comme entités différentes, si jamais elles devaient fusionner… à partir de là, la communauté germanophone a tout intérêt à se faire entendre et à la limite à réclamer encore davantage de compétences pour ne pas disparaître, pour ne pas se faire avaler.
C’est un combat permanent mais il faut dire que les politiciens en Belgique nous connaissent, on se fait donc à ce niveau-là entendre et il faut dire que nous avons bon espoir de pouvoir préserver nos droits constitutionnels.

AP – Même question sur le bilinguisme, d’abord simplement combien y a-t-il de Belges germanophones ?

OP – Environ 7070 germanophones qui habitent sur le territoire de la communauté germanophone, auxquels il faut ajouter tous ceux en Belgique qui n’habitent pas sur notre territoire mais qui parlent quand même l’allemand ; là je n’ai pas de chiffres sur moi, ça restera quand même je crains une minorité. Mais si on analyse la situation communauté par communauté vous allez constater que sur notre territoire, presque 100 % des habitants parlent allemand.
Ce serait triste si ce n’était pas le cas, nous avons des chiffres relativement pessimistes de la communauté française, apparemment il y a seulement 2 ou 3 % des élèves francophones qui apprennent à l’école en tous les cas l’allemand, en Flandre on parle de 15 % ce n’est pas grand-chose et si vous me permettez cette remarque, en dehors du contexte belge, l’allemand est finalement la langue la plus parlée en Europe ; si je fais le tour du monde vous allez voir qu’il y a à peu près 120 millions de personnes qui parlent l’allemand comme langue maternelle. L’Allemagne est le partenaire économique le plus important de la Belgique au niveau des imports, c’est le premier partenaire ; au niveau des exports, c’est le premier partenaire… on a une statistique de la région wallonne qui nous montre qu’à peu près au sein de 30% des entreprises wallonnes l’allemand joue un rôle important.
Et donc nous avons tous un intérêt économique, culturel de toute façon mais économique aussi, à promouvoir l’allemand partout en Belgique. Dans ce contexte-là nous avons signé en temps que ministre de l’enseignement belge avec les cinq pays dont la langue maternelle est l’allemand, en partie en tous les cas comme la Suisse une résolution pour promouvoir davantage l’allemand en Belgique mais aussi en Europe d’une manière générale.

AP – Vous êtes belge mais votre langue c’est l’allemand, l’Allemagne, est-ce que le poids du passé, est-ce que l’histoire n’est pas une façon peut-être d’expliquer certaines réticences, je ne parle pas de la mode de l’anglais des Beatles et tout ça mais est-ce que le troisième Reich ne plombe pas votre langue ?

OP – Probablement … maintenant l’histoire évolue, si on demande à des jeunes aujourd’hui de la communauté française, de la communauté flamande je pense que cet aspect historique joue de moins en moins ; il faut bien sûr pour qu’une langue soit attractive, que la culture qui se cache derrière la langue ou dont la langue est le véhicule, soit attractive et que le pays où cette langue est parlée soit considéré comme étant attractif ; je pense que l’Allemagne de ce côté là a encore un travail de publicité à faire.
On a constaté par exemple, le mondial en 2006 à Berlin, a donné déjà quelque part un coup de pouce à la langue allemande un peu partout au monde ; mais je pense que les pays dont la langue maternelle est l’allemand ont intérêt à se rendre de plus en plus attractifs.

AP ­- Je reviens à l’Alsace, qui m’est si chère, entre 40 et 45 il était interdit de parler français et après 45 partout c’était marqué : il est chic de parler français, c’était la honte de parler alsacien ou allemand.
Ce qui fait que des élèves nés comme moi après la guerre ont appris l’anglais et l’espagnol à l’école parce que les petits copains parlaient si bien l’allemand, c’était impossible de les rattraper.
Mais, est-ce que quelqu’un qui se marie, chez vous, dans votre territoire doit se marier en langue allemande ? ou il a le droit de se marier, alors je fais référence bien sûr à ce qui se passe dans une autre partie de la Belgique, est-ce qu’on peut choisir aussi sa langue comme on peut la choisir en Suisse pour faire des affaires ou pour se marier j’imagine, on peut se marier en chinois à Genève ? Est-ce qu’on peut se marier en français ?

OP – Oui bien sûr on a la possibilité de le faire dans les deux langues, mais permettez-moi de revenir sur la question précédente, il est extrêmement important, ça c’est notre constatation, si on veut apprendre une langue, si on veut promouvoir une langue c’est la motivation quelque part qui compte, on le constate dans l’enseignement de la communauté germanophone, nous commençons encore plus tôt que les Suisses à enseigner une deuxième langue c’est-à-dire le français à l’école maternelle à l’âge de trois ans, dans un rythme de 200 à 250 minutes par semaine ; les élèves ont des activités en français, nous avons même quelques écoles maternelles bilingues déjà à 50 / 50.
Selon les dernières statistiques d’Eurydice, la communauté germanophone, elle en est vraiment fière, est la région, avec l’Allemagne et le Luxembourg en Europe, qui organise le plus de cours en langues étrangères, qui commence le plus tôt à enseigner une langue étrangère c’est-à-dire à l’école maternelle, et qui applique le plus souvent la méthode Clil, ou Émile, au niveau de tous les cours de l’enseignement.
Et malgré tout, malgré ces efforts vraiment énormes par rapport à la langue française, une étude de la commission européenne qui s’appelle surveille a constaté l’année passée que les connaissances d’anglais de nos élèves sont aussi bonnes que les connaissances de français, alors que avec l’anglais on commence seulement à partir du niveau secondaire ; ce qui démontre très clairement et ça c’est l’analyse qui est faite, que la motivation de l’élève compte ; et apparemment comme quelqu’un l’a dit tout à l’heure, l’anglais pour les germanophones est plus attractif, plus cool que le français.

AP – En tout cas si on ne sait pas où aller ce week-end pour faire du tourisme, j’imagine, ça va être passionnant d’aller chez vous !

OP – Certainement, car on a notre identité propre, quelque part, et donc on doit être très attractifs pour les touristes. Vu notre appartenance jusqu’en 1920 à l’Allemagne, depuis presque 100 ans maintenant qu’on appartient à la Belgique on a appris une chose, ou deux choses : on calcule comme les Allemands et on vit comme les Français.

AP – Au Canada le pays est tellement grand, j’imagine que chacun a la place de parler sa langue sans se mélanger ? le Québec est américain ou est-ce qu’il est européen ? pourquoi parle-t-on le français au Québec, pourquoi les Anglais n’ont-ils pas réussi à envahir le Québec ?

MG – Il me reste cinq minutes ? Le Québec était une colonie française, vous avez perdu la guerre de sept ans, vous nous avez cédé à l’Angleterre, lors du traité de Paris.
Au Québec nous sommes 6 millions et demi de francophones et 1 million d’anglophones ; sur le continent américain où il y a presque 350 millions d’anglophones, 30 millions ou presque de Canadiens anglophones, plus les États- Unis ; donc face à cela le Québec a décidé en 1977 de faire une loi qui s’appelle la loi 101, qui fait du Québec un pays francophone, une province francophone, c’est-à-dire que c’est une province unilingue, francophone, où le français c’est la langue du travail, du commerce, et de l’éducation bien sûr.
Toutes les autres provinces sont unilingues sauf une, le Nouveau B qui est bilingue, parce qu’il y a un tiers de francophones. Il y a trois immenses territoires dans le nord du Canada, eux sont multilingues, évidemment ils sont peuplés d’Amérindiens et d’Esquimaux, plus précisément d’Inuits.
Donc c’est une des différences peut-être avec mes deux collègues, le Canada est 50 fois plus grand que la Belgique, donc le Québec est cinq ou six fois plus grand que la Belgique. Donc, il est facile de parler français au Québec. Cette loi 101, évidemment je devrais ajouter que les droits des anglophones sont respectés, puisqu’ils peuvent se faire éduquer, se faire soigner et se faire juger en anglais.
Au Canada l’entité fédérale est bilingue français / anglais bien sûr, dans d’autres provinces où il y a un nombre suffisant de francophones, il y a certains services par exemple justice ou santé qui sont offerts en français, mais en gros il ne faut pas se faire d’illusions : le français est parlé au Canada, plus de la moitié des francophones au Canada sont plus ou moins assimilés, ils sont parfaitement bilingues donc mais avec comme langue maternelle l’anglais même s’ils sont francophones. Sur les 2  millions et demi, il y a 1 million et demi qui ont comme langue maternelle l’anglais mais qui se débrouillent en français ; et l’autre million a gardé le français – là je parle au Québec – comme langue maternelle, donc est-ce que le Québec est un pays bilingue, oui et évidemment il faut préciser aussi, il faut souligner que presque tous les Anglo-Québécois se débrouillent en français, enfin ce qui n’était pas le cas jusqu’aux années 70-80.

AP – Et tous les francophones parlent anglais ?

MG – Non. Encore entre 30 et 40… encore là à quel niveau, connaissances de base, connaissances moyennes, très bonnes connaissances ? On peut dire qu’il y a au moins un tiers des francophones qui se débrouillent très bien en anglais.

AP – Alors il y a un mot que vous n’avez pas prononcé dans l’énumération en faisant le rappel historique, c’est la religion ? Les francophones s’appellent Johnson, Macintosh parce que c’était des Irlandais, au lieu de parler leur langue ils ont choisi, parce que la religion catholique était la religion des francophones, ils ont préféré leur religion, ils ont choisi le français.

MG – Le système d’éducation était absolument confessionnel, et donc les Irlandais qui après la grande famine sont venus s’établir au Québec ou au Canada avaient le choix au Québec entre l’anglais et le catholicisme, et finalement les Irlandais ont choisi la religion catholique.

AP – Donc on peut renier sa langue pour ses convictions ?

MG – Et donc tout, le deuxième nom le plus répandu au Québec c’est Johnson, les Macintosh, McHenry… tous ces gens-là sont francophones.

AP – Est-ce que vous avez chiffré aussi le coût de ce bilinguisme, des aides à la population, par exemple les immigrants ont des cours de français systématiques au Québec, c’est ce que stipule la loi 101 ? une obligation d’apprendre le français ?

MG – Oui, tous les immigrants sauf s’ils sont de langue maternelle anglaise, doivent aller à l’école francophone, tous sans exception. Au Canada il y a à peu près 250 000 immigrants dans l’année, je ne sais pas combien viennent au Québec, mais un assez bon nombre parce que c’est une des trois plus grandes provinces, et ils sont obligés, entre guillemets, de s’intégrer au Québec francophone.

AP – L’intégration par la langue, est-ce que c’est le même cas en Suisse pour les immigrants, la Suisse qui accueille beaucoup de travailleurs étrangers, est-ce que leurs enfants vont dans des écoles de la langue du canton ?

WF – D’abord, nous n’avons pas une politique d’immigration comme au Canada, cependant en Suisse nous avons à peu près 9 % de la population qui parle une autre langue qu’une langue nationale. Ces personnes-là sont libres de maintenir leur langue dans le privé, dans leur famille, mais par besoin, disons d’intégration, que ce soit l’école au niveau des enfants bien sûr, que ce soit au niveau des adultes disons pour le travail et les relations sociales, ils apprennent la langue du canton.
Ce n’est pas toujours facile, il y a une certaine volonté, on y tient aussi, je ne vais pas dire que c’est nécessairement une obligation parce que ça dépend sous quelle législation vous tombez. C’est une question de réfugiés politiques, c’est une question d’immigration, mais en général ces gens-là suivent des cours.

AP – Et en Belgique est-ce qu’on peut apprendre le français chez vous, peut-être des cours du soir, est-ce que vous avez une politique un peu comme ça de promotion ? Un Wallon qui s’installe chez vous pour ses propres raisons, il hérite de sa grand-mère une maison, où est-ce qu’il va mettre ses enfants à l’école ? De façon obligatoire ?

OP – Non il aura le choix , dans la communauté germanophone nous avons la possibilité un peu comme en Suisse de décider nous-mêmes de l’emploi des langues dans l’enseignement, donc c’est la communauté germanophone en tant que législateur qui décide, si on parle l’allemand le français ou même une autre langue, et la communauté germanophone en utilisant cette compétence, a décidé eh bien on aura d’une part des écoles germanophones avec une promotion du multilinguisme à partir de l’école maternelle, mais on a aussi la possibilité et c’est une question de protection des minorités, de choisir une école francophone.
Donc le francophone qui veut avoir un enseignement en langue française, sur le territoire de la communauté germanophone, il peut choisir une école francophone ; c’est une décision propre à la communauté germanophone, une autre communauté de la Belgique le fait, mais pour nous c’est une question de protection des minorités.
Nous sommes une minorité, même une très petite en Belgique, nous profitons de la protection des minorités, donc nous pensons qu’il faut accorder aussi une protection aux minorités francophones et à d’autres minorités qui vivent chez nous.
Maintenant en ce qui concerne les autres communautés et d’une façon générale pour la Belgique, pour les immigrants il n’y a pas tellement de choix, il faut s’adapter à la langue qui est parlée dans la communauté en question ; ce sera toujours pour la communauté flamande en flamand et pour la communauté française en français, donc il faut quelque part s’adapter, ça c’est clair.

APCG – Alors on va passer aux questions dans la salle… Nous vous demanderons d’être bref…

Un avocat demande dans quelle mesure l’anglais pourrait devenir une langue officielle en Suisse.
Réponse de William Frei qui pense que ce n’est pas d’actualité puisqu’il n’a jamais entendu des Suisses avoir recours à l’anglais pour se comprendre.
AP : Si une langue perd ses racines, sa culture, qu’elle n’est plus qu’une langue de communication, elle a tendance à disparaître.

  • Une ancienne employée de la Commission demande si on se soucie en Europe de pratiquer le multilinguisme au niveau universitaire.
    Rappel d’Ambroise Perrin, la polémique qui a suivi le projet de loi Fioraso.
    Réponse de Marc Gendron, au Canada les cours sont selon les universités en anglais ou en français. Toutefois les échanges culturels se font tous les jours, partout, au Canada et au Québec.
    Réponse d’Olivier Paasch, en Belgique il y a des programmes plurilingues, des échanges entre universités et parfois les cours sont donnés en quatre langues différentes.
    Réponse de William Frei, en Suisse les universités sont cantonales donc l’enseignement se fait dans la langue du canton. Par contre dans les deux instituts fédéraux les cours ont souvent lieu en anglais, les professeurs parfois ne parlant ni l’allemand ni le français, et aussi en raison du nombre d’étudiants étrangers.
    Ambroise Perrin : grâce à Jacques Delors et au programme Erasmus des milliers d’étudiants participent à des échanges partout en Europe ; une autre raison d’être optimiste pour ce qui est du multilinguisme.
  • Une employée de la Commission, rappelle que le plurilinguisme c’est aussi au sein de l’Europe servir chaque citoyen dans sa propre langue et s’interroge sur le coût du non multilinguisme, de la non intégration.
  • Un retraité de la Commission parle d’éducation et répète la prophétie d’Ambroise Perrin, une langue qui ne sert qu’à la communication s’appauvrit.
    Réponse d’Olivier Paasch qui insiste sur la nécessité de bains culturels – apprendre une langue doit servir à communiquer mais aussi à découvrir d’autres cultures – et sur les retombées économiques importantes qui découle du multilinguisme ou les dégâts causés par le manque.
    Claire Goyer rappelle que selon les statistiques l’Europe perd 13 % de parts de marché à cause du manque de multilinguisme.

–  Un invité souligne la différence entre langue officielle et langue nationale et le manque de traduction parfois de documents en langue nationale si ce n’est pas aussi une langue officielle

  • Raphael Lederer cite l’exemple de Bruxelles ou le manque de multilinguisme est responsable d’un taux de chômage de 30 à 40 % parfois ; il regrette qu’il n’y ait pas davantage d’écoles bilingues en immersion à Bruxelles et leur mauvaise répartition géographique

Un invité suggère d’ajouter un “s à celle” dans l’exergue on ne défend bien sa langue en parlant celle des autres

  • Le plurilinguisme est à distinguer du multilinguisme : pluri, plusieurs – multi, beaucoup ; la question, est-ce que le plurilinguisme à l’intérieur d’un pays est un atout ou un handicap ?

Le français dans les institutions européennes et dans le monde – Pistes pour une politique d’influence réussie

Contribution de Claire GOYER, présidente de DLF Bruxelles-Europe diversité linguistique et langue française, auprès du Colloque organisé par l’association Démocratie 2012 sur « L’image de la France vue de l’étranger » à la Maison de l’Amérique latine, le 28 novembre 2013.

Il nous faut ne pas oublier que le statut d’une langue est révélateur de son influence. Si les Espagnols se mettent à l’allemand c’est parce qu’ils espèrent trouver du travail dans l’État européen qui se porte le mieux économiquement en Europe. Si les Chinois apprennent le français c’est pour s’implanter en Afrique francophone. Cependant, le rayonnement d’un pays ne se mesure pas seulement à son  dynamisme économique mais aussi à son influence culturelle.
Cette influence passe par le vecteur de la langue. Langue, culture et économie sont liées. En France, le chiffre d’affaires direct des industries culturelles et créatives (ICC) est plus important que celui de l’industrie automobile (Ernst&Young – données 2011). On sait que les industries culturelles représentent le premier produit d’exportation des États-Unis et que la langue anglaise rapporte plus au Royaume-Uni que le pétrole écossais.
I.  Le français dans les institutions européennes et en Europe
Pour nous qui avons créé une veille linguistique dans les institutions européennes sur le multilinguisme et la langue française depuis une dizaine d’années, on ne peut plus se payer de mots. – La place du français dans les institutions européennes a drastiquement reculé depuis 20 ans. – Le français et le multilinguisme reculent en Europe (baromètre européen des langues 2012) au profit de l’anglais. Pratiquement 100 % des élèves apprennent l’anglais en première langue vivante avec d’ailleurs des résultats assez médiocres, puisque seulement 14 % parviennent à le parler très bien.
Quelques chiffres : à la Commission européenne, en 1995, le français représentait 38 % des textes de première rédaction ; en 2008, 12 % ; en 2012, 7 %. L’allemand tourne autour de 2 %. L’anglais est aujourd’hui à 90 % la langue de première rédaction.
Le basculement vers l’anglais se produit en 1995 dans l’Europe à 15 avec l’entrée de l’Autriche, la Finlande, la Suède, en même temps que Jacques Delors quittait une Commission encore largement francophone. Le grand coup d’accélérateur est donné en 2004 avec l’entrée des États de l’Europe centrale.
On est passé de 11 à 23 langues d’un coup, et force est de constater que plus il y a de langues et plus il y a d’anglais. Il est vrai que l’anglais a été imposé pour les négociations alors que Neil Kinnock – un Britannique… – était vice-président de la Commission Prodi. On sait que mise à part la Cour de justice européenne où la langue de référence reste le français pour des raisons historiques, le poids de l’anglais à la Commission comme dans d’autres institutions et organes de l’UE n’a cessé d’augmenter.
Mais la question est : Que font les  États membres devant cette dérive ? Que fait Paris ? Cette situation arrange les petits pays dont la langue n’a pas de vocation internationale. Mais les autres ? De temps en temps la France, l’Allemagne protestent (lettre de Védrine/Fischer  au président Prodi en 2001).
On se souvient de la sortie de Jacques Chirac du Conseil européen en 2006 lorsque le baron Sellières a pris la parole en anglais. Jean-Pierre Raffarin, sherpa du président Sarkozy pour le français, est venu taper du point sur la table à Bruxelles en 2009. Monsieur Barroso lui a répondu : je m’adresse à eux en français, ils me répondent en anglais ! Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF a été plus précis : l’avenir du français se joue à Bruxelles ! Peine perdue.
Alors, bien sûr, il est vrai que les directives sont traduites en toutes les langues car tout citoyen européen doit pouvoir prendre connaissance du droit qui s’impose à lui dans sa langue.
Mais quid du travail de conception ? Il se fait majoritairement en anglais. Est-ce ce que nous voulons ? À langue unique, pensée unique, et les directives rédigées en anglais reflètent fatalement un système de pensée et une vision du monde anglo-saxons.
La traduction coûte 1 % du budget de l’UE, autrement dit un café/an par citoyen. Le coût, jugé trop élevé par certains, est le prix à payer pour une Europe démocratique. Par comparaison la PAC représente plus de 40 % du budget.
Les coupes budgétaires dans les services de traduction cette année ont eu des conséquences immédiates. Un appel à candidatures de la Commission pour une plate-forme de la société civile sur la fraude fiscale a imposé l’anglais comme langue de travail pour tous les participants : c’est une infraction inadmissible aux traités, et à notre initiative, une plainte a été déposée ; elle est en cours.
Selon nous, il existe donc une contradiction totale entre les missions de l’Union européenne et l’allocation de ses moyens pour les gérer. On peut se demander aussi quel coût a le non-multilinguisme en termes de déficit démocratique.
Car il ne faut pas se le cacher : plus de 40  % des Européens ne parlent qu’une seule langue, la leur. Le coût du non-multilinguisme, c’est le fossé qui se creuse entre l’Europe et les citoyens car il aura tôt ou tard des conséquences.
Que pensent les fonctionnaires français de la Commission? Un récent sondage conclut qu’une grande majorité estiment que leur pays a perdu de son influence en Europe depuis le début de la crise financière. Certains pensent que le déclin de la langue française est irréversible.
D’autres pensent qu’il faut réagir  : rééquilibrer l’usage des langues dans les institutions et en particulier à la Commission. Nous sommes de ceux-là. C’est possible mais il faut une volonté politique. Cela pourrait être l’un des objectifs de la nouvelle Commission en 2014 : une occasion à ne pas manquer.

II.  Le français dans le monde
Le prestige de la langue et de la culture française reste encore très vif dans le monde. L’année Marcel Proust a été mieux célébrée à New-York qu’à Paris. À Séoul, le français est adoré, en Chine les universités exigent l’excellence. La francophonie renaît au Vietnam, pour ne parler que de l’Asie.
Le réseau des lycées français, les Alliances françaises, les instituts français, RFI, TV5, France 24, Campus France, l’agence universitaire de la francophonie, l’OIF concourent à ce rayonnement, ainsi que la Sorbonne et le Louvre à Abou Dhabi. Nous pouvons être fiers de ce réseau. Néanmoins, il est regrettable de voir littéralement fondre les budgets de la politique culturelle extérieure de la France. Budget misérabiliste du ministère des Affaires étrangères : un peu plus de 1 % du budget de l’État alors qu’il doit financer la plus grande partie du réseau culturel extérieur, à comparer au ministère de l’Éducation qui représente 20 % du budget. Et il faut savoir que les services de la langue française à l’étranger ne ménagent pas leur peine : ils sont plus proches des 70 que des 35 heures par semaine.

III.  L’image envoyée par les élites françaises pose problème
Une vraie politique d’influence ne peut faire l’économie d’un premier constat  : langue et pouvoir sont liés. L’anglais ne domine pas seulement en raison de la puissance économique étatsunienne mais grâce à une stratégie volontariste et une offensive sans précédent depuis la globalisation des échanges relayée par les cousins britanniques.
Ils ont l’ambition de faire de l’anglais la langue du monde, pas moins. Ils drainent les meilleurs étudiants du monde entier, malgré le coût élevé des études, et pour pallier cet inconvénient ils ont créé les MOOC (massive open on line courses).
Car aujourd’hui, c’est sur le numérique que se livrent les batailles d’influence. Deuxième constat : l’image que renvoie la France.
1. Les élites françaises ne croient pas au rayonnement international de leur langue. Le     français, c’est ringard : à Bruxelles, à l’ONU, même en présence d’interprètes, les Français choisissent de parler un anglais plus ou moins approximatif dans les réunions internationales. Un député français au PE a justifié sa prise de parole en anglais auprès d’un interprète qui ne comprenait pas son charabia par : ça me fait faire des progrès en anglais.
2. Les think-tanks français, les écoles de commerce, ne communiquent qu’en anglais dès qu’ils s’adressent à l’international, escamotant leur langue et par là même leur identité. Ce faisant ils donnent raison à Neil Kinnock.
L’IFRI, think-tank français réputé, en est un exemple emblématique. En conclusion, l’on peut dire que la France a d’énormes atouts. Son patrimoine culturel et scientifique, ses valeurs, sa langue, dans laquelle tant d’écrivains étrangers ont choisi d’écrire et par-dessus tout, l’espace francophone   : 220    millions d’habitants répartis sur les cinq continents. Il représente l’un des grands espaces d’influence dans le monde.
C’est une force, un levier dont il faut prendre la mesure et qu’il faut valoriser. Si nous n’y prenons garde, ce pôle d’avenir risque de nous échapper au profit d’autres pôles économiques et culturels, anglophones ou émergeants selon les régions du monde. Ils n’attendent que ça.
Il faut donc créer des stratégies globales d’influence, réagir vite, s’adapter, devenir plurilingues, et pas seulement connaître l’anglais. La mondialisation impose une guerre de mouvement.


 

Dans cet article publié en 2009, Claire Goyer exprimait sans ambiguïté ses convictions sur, entre autres, la réforme de l’orthographe.

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